Présentéïcheune

Présentéïcheune
Je vais vous parler de mes états d'âme. Depuis tout à l'heure je cherche quelque chose à écrire, car j'ai envie d'écrire, j'aime écrire, et il me semble avoir particulièrement d'inspiration pour m'exprimer. J'ai bien conscience que ce que j'écris n'a pas vraiment d'intérêt, et d'ailleurs j'ai fini par me faire à cette idée et par ne plus avoir aucun scrupule à écrire pour ne rien dire (j'ai peut être encore l'espoir inavoué d'intéresser ?). Et je découvre alors qu'il est très facile d'écrire ainsi, c'est à dire en fermant les yeux sur un jugement extérieur, dans l'intimité d'une page word, lorsque l'on a la conviction que ce jugement est inexistant, et je suis en ce sens peut être bien fière de ce pour quoi je n'ai aucun mérite, c'est à dire arriver à négliger ce regard extérieur qui n'existe pas.
Mais ici, rien n'est plus pareil. Ici, le regard extérieur existe, et malgré moi, malgré mes encouragements intérieurs de cette voix qui ne comprend pas ce qui fait que je n'arrive pas à écrire librement, que quelque chose me bloque qui la dépasse et qu'elle ne peut ressentir, l'appréhension de la teneur de ce jugement paralyse mon inspiration, et je ne sais plus quoi dire. C'est à dire que je sais ce que je pourrais dire, mais rien ne me semble à la hauteur, tout me paraît vain et maladroit.
C'est pour ça que je vous parle de mes états d'âme, comme si cela allait justifier ce que j'écris, lui donner une cause. En outre, il y a une autre raison pour laquelle j'écris.
Cela part d'une volonté sûrement illusoire de changer. Je dis illusoire car je ne crois pas qu'au fond ce qui m'inspire soit une volonté de changer, mais un désir d'une chose que je ne détermine pas. Le fait est qu'il me semble avoir envie de ressembler à quelqu'un d'autre que moi, et par exemple a quelqu'un qui aurait un skyblog. Et pourtant je sais bien qu'une personne lambda ne tiendrait pas de tels discours sur son skyblog, et étonnament, cela flatte mon amour propre. Je me dis que même en faisant des efforts, je ne parviens pas à être banale. C'est très naïf je sais bien.
En tout cas, maintenant que c'est fait, je vais essayer de ne pas retourner en arrière. Je pense que je vais essayer de parler de choses intéressantes même s'il me semble non seulement que j'en suis incapable, mais en plus que y arriverais-je, je ne serais pas à même de traiter convenablement le sujet, ce qui est plus fâcheux. Par exemple, je suis en train de lire A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, c'est d'ailleurs de là que me vient mon surnom d'Odette de Crecy (bien que ce ne soit pas le personnage auquel je me sois identifiée, ma passion pour Un amour de Swann, notamment, tenant plus à ce que je me retrouvais dans Charles Swann). Mais dès que je souhaite en parler, il me semble que ce que je voudrais en dire serait bien futile. Je ne suis qu'un spectateur ignorant en art, ébahi devant un chef d'oeuvre. C'est d'ailleurs une situation bien agréable, en soi.
# Posté le jeudi 27 juillet 2006 15:26
Modifié le vendredi 21 mars 2008 17:38

Taches

Taches
Il me semble que quelqu'un qui écrit sans véritable objectif ou, prenons mon exemple, avec un vague objectif qu'il n'arrive pas à approcher, à savoir écrire quelque chose de construit, une histoire, comme il est courant que l'on en écrive, s'il veut intéresser ou plus généralement être utile, a peut être tout intérêt à parler de ses problèmes. Car nous avons tous une curiosité malsaine qui fait que l'on se délecte des problèmes des autres. Et peut être d'ailleurs qu'il n'y a pas là que de la curiosité malsaine, peut être aussi qu'au fond on espère s'instruire des problèmes des autres pour pouvoir, en les prenant comme contre-exemples, les éviter pour soi-même. Alors, en parlant de ses problèmes, on remplit le double objectif d'être utile et d'intéresser. Alors je vais vous parler d'un de mes problèmes, qu'en réalité j'ai déjà évoqué, ou du moins cru évoquer en abordant un sujet qui me tient à coeur.
Je n'arrive pas à écrire d'histoire construite, mais cela ne m'inquiète pas, je me dis seulement qu'à mon âge, mes centres d'intérêt sont réduits, or je n'écris que ce qui possède mon intérêt tout entier. Plus tard - c'est ce que l'on appelle de l'optimisme, ou de l'ambition - j'aurai agrandit mon champs de centres d'intérêt et je pourrai parler de sujets beaucoup plus variés que je ne le fais à présent. Mon vrai problème, me semble-t-il, c'est que je n'arrive pas à me détacher de moi-même dans mes personnages. Chaque personnage que je crée ne me semble crédible que dans la mesure où je m'y retrouve parfaitement. Or, je ne peux pas créer que des individus féminins de dix huit ans, les possibilités d'actions de mes personnages s'en trouveraient limités. Alors peut être que, comme Proust le fait pour Swann, je peux créer mes autres personnages du point de vue du narrateur, ce qui m'éviterait d'avoir à les inventer de toute pièce et de les faire, inévitablement, invraisemblables. Alors, bien sûr, je pourrais prendre des personnes de mon entourage et les décrire comme je les ressens. Je ne sors toujours pas du cadre de ma vie, pourtant, et je me demande si c'est bien nécessaire, voire même possible, pour écrire une fiction. Car peut être que toutes les fictions n'en sont qu'aux yeux des étrangers, et qu'aux yeux de l'auteur, il ne s'agit que d'une autobiographie largement déguisée ?
Je n'y crois pas trop, car cela explique mal comment un même auteur peut écrire plusieurs livres, à moins qu'il s'agisse à chaque fois d'une autobiographie déguisée différemment. Cela ferait baisser l'écriture dans mon estime.
Non, à l'évidence, un auteur invente. Il a besoin d'inventer, et c'est en cela qu'une de ses qualités est souvent l'imagination. Je me disais l'autre fois, allongée sur mon lit et pensant au livre que je suis en train de lire - en cette période de vacances, rare distraction de mes journées, il occupe ma pensée et fait passer le temps sans que je n'ai l'impression de le perdre, heureusement, car sinon je pourrais ironiser bassement sur son titre – que je n'avais pas d'imagination, car – et cela me rappelle la définition que nous en avions vu en cours de philo et qui m'avait révoltée à l'époque dans sa grossièreté, où l'imagination était la faculté à dépasser l'absence, et rendre présent, par la pensée, ce qui ne l'est pas dans la réalité – les images fictives que je crée consciemment ou non par la pensée sont toujours vagues, imprécises, presque comme des taches de peintures qui laissent à peine deviner l'objet qu'elles représentent. Et si j'essaye de me promener dans ce décor que je crée, c'est si fatiguant, je dois tant lutter pour arriver à former l'angle de ce mur, la texture de ce drap, la couleur de cette chambre, qu'il me semble que c'est un travail aussi surhumain que de vouloir reconstruire de ses mains en maquette cette chambre qui habite un instant mon esprit. Et je me demandais si au fond mon incapacité à créer de la fiction pure ne venait pas de mon manque d'imagination, et ma difficulté à voir et matérialiser dans mon esprit ce que j'imagine. Comme mes décors sont flous, je les décris de façon floue, et mes descriptions ont autant de réalisme que le tableau fait de taches de peinture.
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# Posté le vendredi 28 juillet 2006 17:05
Modifié le jeudi 08 février 2007 12:28

insomnie

insomnie
Il est minuit quarante quatre et je n'arrive pas à dormir.
Je suis triste, énervée, contre moi-même et contre lui, je suis fatiguée de lui, j'en suis dégoûtée, alors je vais parler d'autre chose.
C'est le genre de moment où j'aimerais vous réciter quelque chose par coeur, une leçon, quelque chose du genre, parce que la concentration qui me serait nécessaire pour la retrouver et la réciter m'empêcherait de penser à autre chose.
"Mères en deuil, vos cris là haut sont entendus...". Voilà le premier vers du poème de Victor Hugo : le Revenant. J'aime particulièrement le vers : "Ô mères, le berceau communique à la tombe", même s'il est peut être un peu facile, si c'est un peu facile d'émouvoir en mettant en relation la naissance et la mort, en suggérant la mort de l'enfant. Victor Hugo parle beaucoup de la souffrance des enfants, je pense notamment à Mélancholia "où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?", la dépeignant comme la chose la plus injuste. Ca me rappelle aussi ma prof d'hébreu qui disait un jour que les enfants n'avaient pas mérité de souffrir, parce qu'ils n'avaient pas eu le temps encore de commettre des pêchés, qu'ils étaient innocents.
Pourtant je ne comprends pas bien qu'on accepte mieux qu'un homme souffre plutôt qu'un enfant. Parfois ça me semble naïf, comme lorsqu'on s'insurge de voir quelqu'un piétiner une fleur, parce qu'on la trouvait belle, et qu'on remercie cette même personne d'avoir écrasé une araignée.
Mais c'est plus fort que soi. Moi non plus je ne peux préférer l'araignée à la fleur, et m'apitoyer plus de la souffrance réelle de la première, que de celle, fictive, de la seconde. C'est être aveugle peut être, ou naïf, en tout cas partial. Car en toute objectivité, la vie d'un homme qui a vécu n'a-t-elle pas, par définition, plus de valeur que celle d'un enfant qui la connaît encore si peu ?
Je n'ai jamais beaucoup aimé les enfants, peut être parce que je suis jalouse de leur beauté, de leur candeur, de leur naïveté et de la facilité relative de leur petite vie. C'est également ce qui fait que je peux m'attacher à un enfant en particulier, mais que je fuis les groupes d'enfants. Je repense à la description que Proust fait de Gilberte dans "A l'ombre des jeunes filles en fleur", comme mélange de M. et Mme Swann, dont il distingue à la fois en elle les deux caractères différents, et à la fois leur subtile mélange, tandis qu'ils s'associent ou se confrontent. Comme il nous a déjà fait admirer la beauté de Mme Swann et la finesse de M. Swann, comme nous sommes déjà fascinés autant que lui par ces deux personnages, celui de Gilberte en devient particulièrement fascinant lui-même.
Mais encore, Gilberte n'a rien fait pour être ce qu'elle est, et le charme qu'elle peut dégager est immérité en comparaison de la beauté entretenue de Mme Swann et de l'intelligence exercée de M. Swann. Les enfants sont peut être de petits êtres innocents, ils sont aussi passifs et inconscients de leur propre charme, et c'est ça qui est agaçant chez eux, cette totale indifférence à leur image. Quand j'avais des canaris, c'est aussi ce que j'admirais chez eux, et qui faisait que je pensais, parfois, que je serais heureuse si j'étais un canari. Perché sur leur petite branche, ils ébouriffent leur plumage orange et douillet pour séparer chaque petite plume de ses voisines, et la passer dans leur bec pour la rendre soyeuse, avec des mouvements de tête adorables. Et nous osons nous admirer dans une glace.
Mais nous sommes peut être très beau dans un sens aussi, à notre façon, d'un autre point de vue.
C'est fou comme c'est reposant de parler d'araignées, de fleurs, d'enfants et de canaris. Ca m'aura un peu soulagé de ma tristesse. Mais plus je pense à celle-ci, plus je me rends compte qu'elle est justifiée, et que je ne suis peut être même pas aussi triste que l'exigerait ma situation, que je n'ai pas vraiment réalisée. Enfin, il faut que je relativise, il n'y a pas mort d'homme, mort d'amitié, mort d'espoir, mort de reconnaissance à mon attente, peut être.
# Posté le dimanche 30 juillet 2006 19:25
Modifié le mardi 19 septembre 2006 16:39

déssepçion

déssepçion
Je me retrouve encore en Proust, cette fois-ci dans le narrateur et son amour pour Gilberte.
J'ai réalisé il n'y a pas longtemps que si je ne lui en avais jamais voulu, c'est qu'au fond il ne m'avait jamais vraiment fait de mal, et ses "révélations", au fond, avaient dû m'intriguer plus que m'irriter, et me le rendre plus lucide que désagréable.
A présent, je continuerai à lui en vouloir tant qu'il continuera à me faire du mal. Et il m'en a fait, en partant, en ne me donnant pas de nouvelles de lui pendant un mois. Il m'en a fait car cette séparation que j'aimais à croire de ma propre volonté, mais qui en réalité était une torture quotidienne, je l'ai subie et j'en ai souffert sans pouvoir même l'en imputer – alors qu'elle était bien de sa faute, et qu'il n'a jamais rien fait pour y mettre terme. J'ai souffert un peu plus d'un mois d'avoir à me taire, à ne pas lui donner de mes nouvelles, mais pendant ce mois entier, j'ai pensé à lui tous les jours. J'avais l'espoir incessant de son retour, d'un signe de lui, j'espérais et cela rendait mon attente supportable. Je savais que l'histoire n'était pas terminée, qu'elle allait durer, et pour qu'elle se finisse bien, ou qu'elle reprenne, il fallait juste être patiente, il fallait juste ne rien faire.
Et pourtant c'était dur de ne rien faire ! Mais j'avais son image en moi et je la consultais tout le temps, et j'avais tout le temps l'impression de le rendre alors plus proche et de pouvoir continuer à l'aimer, rien que par son image. C'est pour ça que je n'ai jamais déprimé de ne pas le voir. Je ne pouvais pas déprimer, car je devais attendre, l'attendre, l'espérer, et j'étais toute entière absorbée par cette tâche, par le bonheur de savoir que je le reverrais, que je n'avais aucune raison d'être vraiment triste.
J'étais dans l'attente, mais cette attente, malgré tout, était de plus en plus douloureuse. Son image était de plus en plus insistante, et dure à conserver intacte. Parfois, j'imaginais l'instant où je le verrais connecté sur msn, et alors une joie si vive, un soulagement si grand se laissait présager que je ne pouvais en contenir le simple espoir.
C'est cet espoir qui a fait que je n'ai pas eu conscience de l'effort que je mettais en œuvre à ne rien faire. Je n'avais pas l'impression de ne rien faire, d'être passive, mon attente me semblait tout à fait active. Et plus elle était douloureuse, plus l'espoir de le revoir était vif, et plus je souffrais, plus j'imaginais que ma joie à venir serait grande.
J'ai attendu ainsi plus d'un mois, pensant à lui dès que j'en avais l'occasion, revivant souvent des scènes de ma vie qui m'avaient marquées du fait du rôle qu'il y tenait, j'ai rêvé de lui tant que le matin, en me réveillant, la première pensée qui me venait était de savoir si cette nuit encore il m'était apparu, et alors mon réveil était doux et plein d'enthousiasme, consacré à recréer mon rêve et l'y replacer.
Mais il est revenu, et alors, tout a changé. Je l'ai vu connecté sur msn, chez ma cousine, je ne pouvais pas alors me mettre moi-même en ligne et lui parler, je n'y tenais pas, et j'espérais qu'il me ferait signe pour me signifier sa présence à Paris, même si je n'y croyais pas trop. Mais j'étais heureuse ! Heureuse de l'avoir vu, et de pouvoir enfin ressentir réellement, sans la restriction du simple espoir, le soulagement de mon attente ! Cette attente, elle allait prendre fin, dans quelques heures, et je pourrais alors en récolter les fruits laborieux et m'en délecter avec la satisfaction que me donnerait la conscience de mon mérite ! Bientôt, je pourrais lui parler, je pourrais entendre sa voix grave, je pourrais le revoir ! Revoir son visage dont les traits avaient pris des mesures et des formes fantaisistes, dont le corps n'était plus qu'une vague silhouette brune, j'allais pouvoir aimer ses paroles, aimer sa présence, aimer notre conversation ! Il allait me donner le bonheur que j'attendais, qu'il m'avait pris, mon bonheur, il allait me le rendre du simple fait de sa présence ! Mon espoir était en train de se concrétiser, de se révéler, comme un cadeau empaqueté longtemps souhaité.
Lors de son absence, il m'avait envoyé un texto, un jour où, l'ayant appelé et ignorant qu'il était parti, il n'avait pas répondu. Son texto était attachant, plein de tendresse, et pourtant, à la première lecture, je ne m'en rendis pas compte et il m'agaça, je crus qu'il avait volontairement insinué des choses, qu'il avait, peut être inconsciemment, utilisé des tournures ou des formules ironiques qui se moquaient un peu de moi. Je lui ai répondu plutôt froidement.
En relisant ce texto, j'ai compris que je m'étais un peu laissée emporter et que mon jugement avait été influencé par la rancune.
C'est à cet instant que j'ai réalisé que j'avais de la rancune. J'ai réalisé que je lui en voulais, et que quoiqu'il m'eut dit alors, je lui eus répondu froidement, sans pour autant cesser de penser à lui tous les jours dans des rêveries passionnées.
Et j'ai compris aussi que cette rancune, elle venait de ce que je souffrais, sans en être entièrement consciente, de son absence, que j'en souffrais plus que je n'avais souffert de ce qu'il avait jamais pu me dire, et que tant que je souffrirais de sa faute, je conserverais cette rancune qui me rendrait froide avec lui.
Mon hypothèse s'est confirmée, bien plus tard, au moment, donc, où je constatais son retour sur msn et où je me réjouissais de notre prochain rendez-vous.
J'étais peut être naïve, mais quoiqu'il en soit et quoique j'espéra, j'étais consciente de cette naïveté, et consciente que je n'y pouvais rien. Je savais, au fond de moi, que tout ne se déroulerait probablement pas comme je l'espérais, et pourtant je l'aurais tellement voulu que l'imaginer seulement me faisait du bien.
Le soir, je me connectai sur msn. Il n'y était plus. Un peu déçue, et le processus qui réalisait mon espoir enclenché rendant mon attente beaucoup plus impatiente, je décidai que je l'attendrais, coûte que coûte, dussé-je attendre plusieurs heures qu'il se mit en ligne.
Finalement, il apparut un peu plus tard. Tremblante d'émotion, j'engageai la discussion.
J'avais l'impression que je venais de guérir totalement d'une maladie qui avait duré plus d'un mois, que je sortais d'un mois d'alitement et que je me levais enfin et me mettais à courir dans l'espace.
Ma joie fut coupée court. A cause d'une phrase, qu'il m'asséna comme un coup de matraque. Il était là, le résultat de mon attente, dans cette phrase qui venait de foudroyer tous mes espoirs. Ca voulait me dire : ton attente a été vaine, tous tes stratagèmes de mutisme, tes rêveries, tes souffrances muettes supportables grâce à ton espoir aveugle de le revoir, tout ça ne t'aura servi à rien, et maintenant, tu réalises seulement que tu as perdu un mois de ta vie en apnée, que tu as perdu ton meilleur ami, ton amour, le but de ta vie, le motif de tes joies, la consolation à tes peines, tout ça en une seconde.
Adieu, donc, et pour toute la souffrance que tu m'as faite et qui rejaillit enfin, libre, entière, et que je ressens à présent avec tous mes sens, tu me dégoûtes, je te hais.
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# Posté le lundi 31 juillet 2006 17:04
Modifié le mardi 19 septembre 2006 16:40

Je me souviens

Je me souviens
Je me souviens.
C'était un jour gris aussi morne que le sont les jours gris à Paris, un jour de cours, de ceux où l'on s'est levé trop tôt, et où l'on se traîne, masse informe et noire, parmi les zombis, dans la nuit, tous vers ce même lieu qui nous attire, ce bâtiment gris comme cette journée, morne, à Paris. On n'est plus qu'une ombre parmi les ombres, ces ombres sonores qui marchent et se rapprochent, se rassemblent, se pressent, se trouvent, se fondent dans un vomis noir qui s'engouffre par la porte d'entrée. Toutes les têtes, peu à peu, comme le jour se lève et la lumière pâle perce à travers les vitres de verre sablé, se caractérisent, s'individualisent, et tandis qu'on se scrute coagulent des groupuscules de gens qui se ressemblent.
Les voix résonnent dans tous les couloirs, les échos s'accumulent et cognent les murs, retentissent, retombent les uns sur les autres.
Un jour si homologue aux autres jours, et pourtant un jour nouveau. Encore un jour nouveau.
La veille, nous avions rompu. Nous attendions l'ascenseur, j'étais tournée vers lui, je le regardais de tous mes yeux, lorsqu'il me dit : "Alors, on arrête ?".
Je ne sais pas si c'était une question, une affirmation, une conclusion, une suggestion, je sais juste que j'ai continué de le regarder, et puis j'ai souri.
Ce calme apparent, je m'en servais pour masquer une complète désorientation intérieure. Je ne savais plus ce qu'il m'avait dit à l'instant, je ne l'avais pas compris, d'ailleurs, ou plutôt, je n'étais pas sûre d'avoir bien compris, je n'étais plus sûre de rien, je n'arrivais à penser à rien de précis tant les pensées se bousculaient dans mon esprit, comme des milliers d'images désordonnées, de sons vagues, comme si mon cerveau, l'espace de quelques secondes, en réponse à ses mots, avait décidé de faire un tour sur lui-même et de mélanger ainsi tout ce qu'il contenait. Et tandis qu'il entamait sa révolution, je ne pus empêcher ce sourire, le coin gauche de ma lèvre frémit pour canaliser mon émotion, et se figea dans un silence et une immobilité qui semblait la volonté même de son regard fixé sur moi.
Je n'avais pas pleuré, cette veille, j'étais rentrée chez moi, j'avais ouvert mes cahiers, j'avais travaillé avec une application inaccoutumée. J'avais appris ma leçon avec un studieux singulier, coupable. Cette lâcheté m'avait sauvé.
Ce n'est que le lendemain de cette veille que j'osai regarder la situation en face, que je compris qu'il m'avait abandonné, et que je ressentis le poids de son absence, engraissé par la perspective de son absence à venir, avant-goût d'une période de manque et de désirs frustrés. Et en me rappelant ces mots : "Alors, on arrête ?", en me les murmurant avec un délice infecte, une méchanceté née d'un subit et profond dégoût de moi-même, les larmes me montèrent aux yeux.
Je n'aurais pas été jusqu'à pleurer, encore. J'avais trop de fierté, pas assez de douleur. Et je me fondais avec soulagement dans le vomis noir, avec bonheur, presque, dans ce noir qui cachait mon malheur ou le rendait commun, dans ce noir qui m'épargnait la vision de ces visages compatissants ou moqueurs, dans ce noir qui m'offrait son épaule pour y noyer mon visage et mes larmes intérieures. Mais la froideur de la nuit s'estompe, lorsqu'on se retrouve devant sa salle, à attendre son professeur, à saluer ses amis, à parler de ce qu'il fallait faire et que l'on feignait avoir bâclé ou négligé, ou encore des devoirs que l'on découvrait avec les yeux de Marie-Madeleine devant le Christ.
Je me souviens que nous attendions le cours de russe. Vous êtes arrivée, vous avez ouvert la porte, nous avons pris nos places habituelles. Comme nous étions un petit nombre d'élèves, nous tenions sur deux rangées de tables, j'étais au premier rang, vous rendiez les copies.
Vous avez énoncé mon prénom, vous vous êtes approchée de moi, les yeux accrochés à ma copie comme à une de ces pages où l'on cherche Charlie, vous cherchiez une erreur que j'avais faite et qui pourrait servir d'exemple aux autres, vous lisiez à travers vos lunettes, vos lunettes aux verres opaques comme les murs du lycée, qui ne laissaient pas voir vos yeux, mais qui constituent comme la surface limpide d'une eau claire sur laquelle se reflètent des formes et des couleurs, mêlées, indéfinissables, comme autant de formes géométriques d'un tableau de Braque, ces objets déstructurés, désintégrés, virtualisés et entremêlés dans vos verres, ces paravents, mobiles comme les vagues qui font onduler les éclats du soleil, devant vos yeux trop fixes et rudes. De votre voix claire et intacte, votre voix forte et régulière, vous avez énoncé avec une distinction parfaite cette phrase anodine dont je vous serais alors infiniment reconnaissante : "oнa ceлa u зaплaкaл".
"Elle s'assit et se mit à pleurer.". Puis vous avez levé vos verres miroitants de ma copie et vous m'avez fixée de toute la beauté et la couleur de ces verres tournés vers moi, pour solliciter ma réaction devant mon oubli, devant mon masculin inopportun, pour solliciter ma retouche, pour que je vous dévoile la réalité de ma faute et vous en fournisse la correction. Et dans ce regard mystérieux, masqué, invisible, suggéré par vos verres, j'ai lu que vous m'accusiez de cette faute, cette faute qui n'était pas que ce masculin au lieu d'un féminin, cette faute qui transcendait les simples grammaire et conjugaison, qui trouvait son essence dans le sens de la phrase, cette faute que j'avais commise et dont la conséquence immédiate résidait dans cette phrase, je m'étais assise, et j'avais les larmes aux yeux. J'ai compris que vous aviez dépassé le simple hasard qui vous avait fait trouver cette phrase, que vous l'aviez intégrée à la réalité et en aviez fait éclater le sens à mes yeux, je l'ai compris car, tandis que vos verres m'éblouissaient encore, vous avez sourit.
Vous avez sourit, et j'ai compris que vous aviez compris. Et en réponse, au lieu de me corriger, je suis restée impassible. Et mon silence, répondant au vôtre, vous disait que j'étais consciente de votre prise de conscience, que je vous acceptais dans ma douleur, j'acceptais de vous en faire une confidente exclusive, et je vous l'exprimais d'autant plus clairement que, toute encore dans l'innocence qui vous avait fait choisir cette faute parmi les nombreuses autres, dans votre désir de me la voir corriger, mon silence vous répondait que je ne savais pas.
Je ne voyais pas, je ne voyais plus, j'avais fauté pour qu'il m'abandonne, je fautais de pleurer, mais je ne connaissais pas la réponse à mes problèmes, je préférais à la chercher subir mon erreur et ses conséquences, car peut être les avais-je méritées, peut être étaient elles le châtiment qui laverait ma conscience.
"зaплaкaлA", murmura une voix timide et naïve à côté de moi. Et vous lui avez donné raison pour mieux me donner tort, mais j'ai perçu, dans vos yeux, comme l'infime regret de devoir vous dérober à ces secondes d'intimité ou vous pénétriez dans ma douleur, pour retrouver ce monde des autres, inconscient et bêtement attentif.
Vous n'êtes probablement pas consciente du réconfort que vous avez été pour moi, vous n'en serez jamais consciente, car derrière vos verres, il est très probable que vos yeux n'aient rien vu, rien senti. Il est probable que derrière votre sourire, il y avait la simple cause de votre étonnement à voir mes yeux humides et mon regard faussement rival. Il paraît évident que j'ai tout inventé et que jamais vous n'avez même supposé que j'ai pu être malheureuse à cause d'un homme dont j'ai honte à présent. Et vous avez pourtant pénétré, à votre insu, et peut être sans en être consciente, dans mon intimité la plus chère et la plus romanesque, et je vous y ai admise, je vous y ai même attirée, dans l'espoir peut être de vous exprimer ma profonde reconnaissance pour ce que vous m'avez appris, pour ce que vous avez représenté pour moi et les sources de rêveries délirantes que vous avez été, et pour vous témoigner la profonde admiration que j'ai pu éprouver, certains jours, pour vos qualités, et aussi, particulièrement, pour vos profonds et insupportables défauts.
Bien à vous...
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# Posté le mardi 01 août 2006 17:02
Modifié le lundi 13 novembre 2006 16:32