Je me souviens.
C'était un jour gris aussi morne que le sont les jours gris à Paris, un jour de cours, de ceux où l'on s'est levé trop tôt, et où l'on se traîne, masse informe et noire, parmi les zombis, dans la nuit, tous vers ce même lieu qui nous attire, ce bâtiment gris comme cette journée, morne, à Paris. On n'est plus qu'une ombre parmi les ombres, ces ombres sonores qui marchent et se rapprochent, se rassemblent, se pressent, se trouvent, se fondent dans un vomis noir qui s'engouffre par la porte d'entrée. Toutes les têtes, peu à peu, comme le jour se lève et la lumière pâle perce à travers les vitres de verre sablé, se caractérisent, s'individualisent, et tandis qu'on se scrute coagulent des groupuscules de gens qui se ressemblent.
Les voix résonnent dans tous les couloirs, les échos s'accumulent et cognent les murs, retentissent, retombent les uns sur les autres.
Un jour si homologue aux autres jours, et pourtant un jour nouveau. Encore un jour nouveau.
La veille, nous avions rompu. Nous attendions l'ascenseur, j'étais tournée vers lui, je le regardais de tous mes yeux, lorsqu'il me dit : "Alors, on arrête ?".
Je ne sais pas si c'était une question, une affirmation, une conclusion, une suggestion, je sais juste que j'ai continué de le regarder, et puis j'ai souri.
Ce calme apparent, je m'en servais pour masquer une complète désorientation intérieure. Je ne savais plus ce qu'il m'avait dit à l'instant, je ne l'avais pas compris, d'ailleurs, ou plutôt, je n'étais pas sûre d'avoir bien compris, je n'étais plus sûre de rien, je n'arrivais à penser à rien de précis tant les pensées se bousculaient dans mon esprit, comme des milliers d'images désordonnées, de sons vagues, comme si mon cerveau, l'espace de quelques secondes, en réponse à ses mots, avait décidé de faire un tour sur lui-même et de mélanger ainsi tout ce qu'il contenait. Et tandis qu'il entamait sa révolution, je ne pus empêcher ce sourire, le coin gauche de ma lèvre frémit pour canaliser mon émotion, et se figea dans un silence et une immobilité qui semblait la volonté même de son regard fixé sur moi.
Je n'avais pas pleuré, cette veille, j'étais rentrée chez moi, j'avais ouvert mes cahiers, j'avais travaillé avec une application inaccoutumée. J'avais appris ma leçon avec un studieux singulier, coupable. Cette lâcheté m'avait sauvé.
Ce n'est que le lendemain de cette veille que j'osai regarder la situation en face, que je compris qu'il m'avait abandonné, et que je ressentis le poids de son absence, engraissé par la perspective de son absence à venir, avant-goût d'une période de manque et de désirs frustrés. Et en me rappelant ces mots : "Alors, on arrête ?", en me les murmurant avec un délice infecte, une méchanceté née d'un subit et profond dégoût de moi-même, les larmes me montèrent aux yeux.
Je n'aurais pas été jusqu'à pleurer, encore. J'avais trop de fierté, pas assez de douleur. Et je me fondais avec soulagement dans le vomis noir, avec bonheur, presque, dans ce noir qui cachait mon malheur ou le rendait commun, dans ce noir qui m'épargnait la vision de ces visages compatissants ou moqueurs, dans ce noir qui m'offrait son épaule pour y noyer mon visage et mes larmes intérieures. Mais la froideur de la nuit s'estompe, lorsqu'on se retrouve devant sa salle, à attendre son professeur, à saluer ses amis, à parler de ce qu'il fallait faire et que l'on feignait avoir bâclé ou négligé, ou encore des devoirs que l'on découvrait avec les yeux de Marie-Madeleine devant le Christ.
Je me souviens que nous attendions le cours de russe. Vous êtes arrivée, vous avez ouvert la porte, nous avons pris nos places habituelles. Comme nous étions un petit nombre d'élèves, nous tenions sur deux rangées de tables, j'étais au premier rang, vous rendiez les copies.
Vous avez énoncé mon prénom, vous vous êtes approchée de moi, les yeux accrochés à ma copie comme à une de ces pages où l'on cherche Charlie, vous cherchiez une erreur que j'avais faite et qui pourrait servir d'exemple aux autres, vous lisiez à travers vos lunettes, vos lunettes aux verres opaques comme les murs du lycée, qui ne laissaient pas voir vos yeux, mais qui constituent comme la surface limpide d'une eau claire sur laquelle se reflètent des formes et des couleurs, mêlées, indéfinissables, comme autant de formes géométriques d'un tableau de Braque, ces objets déstructurés, désintégrés, virtualisés et entremêlés dans vos verres, ces paravents, mobiles comme les vagues qui font onduler les éclats du soleil, devant vos yeux trop fixes et rudes. De votre voix claire et intacte, votre voix forte et régulière, vous avez énoncé avec une distinction parfaite cette phrase anodine dont je vous serais alors infiniment reconnaissante : "oнa ceлa u зaплaкaл".
"Elle s'assit et se mit à pleurer.". Puis vous avez levé vos verres miroitants de ma copie et vous m'avez fixée de toute la beauté et la couleur de ces verres tournés vers moi, pour solliciter ma réaction devant mon oubli, devant mon masculin inopportun, pour solliciter ma retouche, pour que je vous dévoile la réalité de ma faute et vous en fournisse la correction. Et dans ce regard mystérieux, masqué, invisible, suggéré par vos verres, j'ai lu que vous m'accusiez de cette faute, cette faute qui n'était pas que ce masculin au lieu d'un féminin, cette faute qui transcendait les simples grammaire et conjugaison, qui trouvait son essence dans le sens de la phrase, cette faute que j'avais commise et dont la conséquence immédiate résidait dans cette phrase, je m'étais assise, et j'avais les larmes aux yeux. J'ai compris que vous aviez dépassé le simple hasard qui vous avait fait trouver cette phrase, que vous l'aviez intégrée à la réalité et en aviez fait éclater le sens à mes yeux, je l'ai compris car, tandis que vos verres m'éblouissaient encore, vous avez sourit.
Vous avez sourit, et j'ai compris que vous aviez compris. Et en réponse, au lieu de me corriger, je suis restée impassible. Et mon silence, répondant au vôtre, vous disait que j'étais consciente de votre prise de conscience, que je vous acceptais dans ma douleur, j'acceptais de vous en faire une confidente exclusive, et je vous l'exprimais d'autant plus clairement que, toute encore dans l'innocence qui vous avait fait choisir cette faute parmi les nombreuses autres, dans votre désir de me la voir corriger, mon silence vous répondait que je ne savais pas.
Je ne voyais pas, je ne voyais plus, j'avais fauté pour qu'il m'abandonne, je fautais de pleurer, mais je ne connaissais pas la réponse à mes problèmes, je préférais à la chercher subir mon erreur et ses conséquences, car peut être les avais-je méritées, peut être étaient elles le châtiment qui laverait ma conscience.
"зaплaкaлA", murmura une voix timide et naïve à côté de moi. Et vous lui avez donné raison pour mieux me donner tort, mais j'ai perçu, dans vos yeux, comme l'infime regret de devoir vous dérober à ces secondes d'intimité ou vous pénétriez dans ma douleur, pour retrouver ce monde des autres, inconscient et bêtement attentif.
Vous n'êtes probablement pas consciente du réconfort que vous avez été pour moi, vous n'en serez jamais consciente, car derrière vos verres, il est très probable que vos yeux n'aient rien vu, rien senti. Il est probable que derrière votre sourire, il y avait la simple cause de votre étonnement à voir mes yeux humides et mon regard faussement rival. Il paraît évident que j'ai tout inventé et que jamais vous n'avez même supposé que j'ai pu être malheureuse à cause d'un homme dont j'ai honte à présent. Et vous avez pourtant pénétré, à votre insu, et peut être sans en être consciente, dans mon intimité la plus chère et la plus romanesque, et je vous y ai admise, je vous y ai même attirée, dans l'espoir peut être de vous exprimer ma profonde reconnaissance pour ce que vous m'avez appris, pour ce que vous avez représenté pour moi et les sources de rêveries délirantes que vous avez été, et pour vous témoigner la profonde admiration que j'ai pu éprouver, certains jours, pour vos qualités, et aussi, particulièrement, pour vos profonds et insupportables défauts.
Bien à vous...