dépendance

dépendance
Je suis retombée dans ses griffes avec la naïveté et l'euphorie d'un gosse.
Il aura suscité en moi des sentiments totalement opposés et qui pourtant n'en sont probablement qu'un seul et même. Je crois qu'au fond je ne l'ai jamais détesté. J'ai fait semblant. Je m'en suis persuadée. Je suis mal barrée...
C'est fou comme le bonheur peut dépendre de si peu, et comme un homme, pour une raison mystérieuse, peut devenir à lui seul une condition nécessaire - et presque suffisante - à ce bonheur, d'autant plus nécessaire qu'il est susceptible de ne pas le donner. Et cet homme crée une dépendance à ce bonheur car chaque fois qu'il nous le dérobe, c'est pour le remplacer par un tel malheur que nous n'espérons plus que le retour de ce bonheur. Voilà comme cet homme nous devient indispensable, ce n'est pas même sa présence, sa compagnie, sa sympathie, son amour que nous désirons, c'est le bonheur qu'il nous apporte et que l'on ne détermine pas.
Du moins je ne l'ai pas déterminé.

# Posté le jeudi 17 août 2006 05:27

Libellule

Libellule
Tristesse ô tristesse...
Je suis une libellule. La libellule est belle, c'est ainsi parce que c'est dans son nom, son nom de libellule. Je vole, il y a une fleur, je m'y pose un instant, elle a un doux parfum, j'y mêle mon bleu azure scintillant sur l'eau plate, je butine, je frôle ses papilles, je suis une belle libellule.
Mes ailes frétillent au creux de mes hanches, et m'entraînent de nénuphar en nénuphar. Bientôt j'y goûte le sucre.
Y a-t-il du sucre dans un nénuphar ?
Moi la libellule, je suis belle et c'est tout. Ca me suffit, déjà, rien de plus. Pourquoi aimer, pourquoi haïr, pourquoi souffrir de tous ces désirs avortés, tentatives échouées, malheurs subjectifs, je vis et je suis belle et cela suffit à mon bonheur.
Et mon bonheur est effectif et réel. Point de mari, point d'amant, point de maîtresse, de jalousie, je suis juste une libellule.
Et parfois, moi, la libellule, je suis triste, mais ce n'est pas grave. Je n'ai ni ranc½ur, ni douleur véritable, je suis triste parce que c'est beau, et parce que lorsque je suis une libellule triste, je suis belle.
Parfois, même, je fais couler les larmes sur mes joues, parce que je suis triste, parce que ces larmes viennent noyer mon bleu azur, et c'est si beau que j'en pleure encore. Je suis triste sans raison parce qu'une tristesse sans cause est parfois délicieuse. Dès qu'il y a une cause, il y a des parasites.
Ce sont les parasites qui tuent les libellules.
Mais moi je suis une belle libellule, si bien qu'aucun parasite n'ose me toucher, je reste pure et saine. Je m'hydrate dans le lac, à côté des nénuphars, je repose mon corps bleu azur, je le purifie, il brille quand le soleil éclaire les gouttelettes qui me couvrent.
La belle libellule ne sait pas consoler, car elle sait seulement se consoler elle-même, quand elle est triste. Elle se console et son chant est si doux que la tristesse devient encore plus belle.
Moi je voudrais la tuer cette libellule, car elle est trop naïve et qu'elle ne connaît rien.
Libellule, je te tuerai à petit feu, je t'inventerai un mari, un amant, je te ferai vieillir et te priverai de tes nénuphars. Tu seras caressée par ces parasites qui prolifèrent.
Je penche vers la colère, consolatrice.
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# Posté le vendredi 18 août 2006 12:27

Modifié le lundi 13 novembre 2006 16:33

Les galets

Les galets
Dans le silence le bruit des touches ressemble au cahot de l'eau sur les galets. La sensation celle de caresser ce galet, posé sur sa paume, avec le bout de ses doigts, en observant ses teintes successives, qu'il soit exposé au soleil ou ombragé par la courbure de sa main. Quand on s'allonge, nous sentons ces galets déformer notre chair lourde et chaude à travers les doux poils de notre serviette.
Quand l'eau saliv
e son écume sur leur surface brillante, caressant les jambes brunies des femmes allongées qui en gouttent la fraîcheur, apaisant la tension qui, les secondes précédentes, retenait le souffle de la mer, dans un moelleux fracas, évoqué par la mélodie répétitive des vagues, le goût du sel envahit un instant la bouche, et l'esprit du souvenir d'une baignade récente. Saturés d'humidité, brusqués par la conscience de la sécheresse effective de notre peau couverte de sel, exposée aux rayons du soleil, nous soupirons largement pour retrouver l'apaisement de la vague suivante qui chute. Ce sentiment bref est répété indéfiniment, comme si le rivage fût une immense bouche sur laquelle nous calquerions notre propre souffle.
A prése
nt je repose mon corps à l'ombre d'un studio, près du port, et j'appuie sur les touches de l'ordinateur, j'en écoute les doux crépitements et je les compare à ce rivage que je viens de quitter pour longtemps.
D
emain je serai à Paris. Mon avion décolle à neuf heures. A Paris, il pleut, parait-il.
Je vais retrouver
cet homme auquel je pense trop souvent. Les galets avaient la chaleur impertinente de son corps.
Je sui
s moi-même impertinente, dans mon désir insatiable de raconter. Eussé-je la vie la plus outrageusement banale que je trouverais cet outrage suffisant pour déflorer les scrupules de la raconter.
Les gens pense
nt que je n'aime pas l'homme que j'ai évoqué. En réalité, j'ai induis en eux ce sentiment, car le mien est trop intime pour que mon égoïsme ne m'ordonnât pas de le conserver. Je savoure d'autant plus la perfection de l'idéal qu'il représente que je le tiens hors de portée de la conscience des autres. Et peut-être d'ailleurs n'espéré-je que l'apparition d'une intelligence assez transcendante pour percer ce secret, car par sa transcendance, elle le survolerait et pourrait alors l'examiner, et me le ferait paraître, par le simple fait de son attention et de sa compréhension exclusive, plus élevé encore. J'ai peut-être peur, aussi, de vulgariser mon amour et de le destituer, ce faisant, de tout le romantisme qui le ceint, que je brode autour, par des images que les autres ne verraient pas. Réaliser leur aveuglement face à ces images me révélerait ainsi leur vanité. Mon mutisme me préserve des négations des autres.
Cette incrédulit
é des autres face à mon amour, résultant de ma volonté, donc, me fait parfois douter de moi et remettre en question cet amour. On n'y croit pas, et peut être a-t-on raison. Combien de fois est-il arrivé que « on » ait raison lorsque j'avais tort ? Mais ces remises en questions ont fini par me rendre indéniable la vérité de mon amour.
Et pui
s, cet homme sait que je l'aime. Je ne le lui ai jamais dit, pourtant, mais combien de fois le lui ai-je fait comprendre... Assez pour qu'elle n'en doutât plus, cette nature pourtant portée à s'interroger. Peut être est-ce lui, cette intelligence transcendante ?
Et qu'importe aprè
s, qu'il m'aime ou non ? Car il ne m'aime pas, il me l'a dit. Pourtant, combien de fois ne me l'a-t-il pas fait comprendre, n'a-t-il pas cherché à me faire croire qu'il m'aimait ? Au fond, je suis heureuse qu'il ne m'aime pas. Cela me débarrasse de certaines angoisses un peu trop lourdes. Car un amour réciproque est souvent un compte à rebours qui se termine le jour où cet amour se rompt. Mon amour à moi est plus un chronomètre, qui attend que l'amour se noue, et qui marchera peut être indéfiniment. Dans l'amour réciproque, il y a l'angoisse de l'avenir. Dans le mien, il y a l'espoir en l'avenir.
Je ne sais pas si je suis
très convaincante. Pourtant, je suis convaincue.
Paris me re
ndra la chaleur des galets, dans son corps à lui, sa chaleur me rappellera la chaleur des galets qui m'évoquait la chaleur de son corps, je la sentirai deux fois mieux. Paris me verra raconter encore ma vie, indéfiniment, et en tapant sur les touches je penserai à l'eau qui cahote sur les galets, à cette bouche géante qui m'évoquait la sienne, et lorsque je l'embrasserai, je me rappellerai cette plage de galets qui me rappelait le sel de ses lèvres absentes.
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# Posté le vendredi 01 septembre 2006 12:01

Modifié le jeudi 08 février 2007 12:30

Poème

Poème
Comme dans la falaise aux frêles ciselures
La façade gothique d'une cathédrale
Dans les reflets d'albâtre d'un front virginal
Il ressent la douceur d'une belle sculpture.

Comme en un polypier de pâle madrépore
La sporade irisée se détache du fond.
Il goûte les promesses de ses yeux vairons
Ainsi que deux bourgeons que l'on pressent éclore.

Rose vallée bordant son petit nez mutin
Au creux d'une aubépine dans le frais matin,
Longtemps, sa tendre joue toute empourprée d'aurore
Berce ses souvenirs : elle, c'est lui encore.

Largement inspiré de "A l'ombre des jeunes filles en fleurs", Marcel Proust (notamment le dernier hémistiche qui est une citation).
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# Posté le mardi 05 septembre 2006 06:26

Modifié le jeudi 08 février 2007 12:32

L'enfant et la mort.

L'enfant et la mort.
Ma mère est née au Caire en 1954. A l'âge de trois ans, dans le mouvement d'émigration qu'entraînait la crise du canal de Suez, elle émigrait avec sa famille, récemment agrandie d'un frère cadet, en France, allant d'hôtels en hôtels, contrainte de déménager tous les quinze jours pour ne pas passer au tarif mensuel. Elle resta toujours liée à son frère. Celui-ci devint dentiste. Il se maria, eut une fille, Flora, ma cousine, et divorça peu après. Flora eut une enfance tourmentée, déchirée entre ses deux parents, intégrée dans leur conflit, pleurant souvent le soir en entendant sa mère crier. Ses deux parents divorcés, elle habitait chez sa mère à Bordeaux, et prenait l'avion pour rejoindre son père, à Paris, pendant les vacances. Cette enfance difficile la dota du moins d'un caractère bien trempé, hérité d'autre part de sa mère. Habituée à obtenir tous les objets de ses désirs, ses désirs étaient devenus des ambitions. Talentueuse, du reste, excellente élève, exceptionnellement mature (a douze ans, on lui en donnait quinze, si bien qu'on la croyait du même âge que moi, son aînée de six ans), elle se faisait parfois admirer et souvent haïr. J'étais cependant moi-même une de ses secrètes admiratrices, soit que la distance qui me séparait de mes douze ans accentuait dans mon souvenir l'écart qui me séparait de la personne qu'elle était à présent, soit qu'elle fut réellement bien plus mature que je ne l'avais été.

Je me souviendrai toujours d'un soir durant lequel nous eûmes l'occasion de parler, toutes les deux, alors que nous étions chez des amis de son père sur la côte d'azur. Il faisait nuit déjà, une de ces nuits courtes et superficielles du plein été, pourtant le ciel était largement étoilé, un vent frais courait sur la terrasse à peine éclairée, et j'écoutais Flora parler de sa voix grave et forte, dans le silence. Elle parlait sans interruption. Ayant perçu un fragment de la conversation qui se déroulait à côté, concernant l'éducation, elle s'était révoltée contre la vision de sa belle-mère, dont elle supportait mal, du reste, le caractère sec et l'esprit un peu fermé, auxquels elle avait eut mainte fois l'occasion de se heurter. Elle m'expliquait donc avec fièvre et conviction sa propre théorie, entrecoupant son exposé de digressions lyriques où elle se voyait maman, éduquant ses enfants qu'elle espérait nombreux, selon une vérité qu'elle savait détenir et qui était, dans son esprit, le secret que chaque maman ignore et tente désespérément d'atteindre. Toute inconsciente du charme de cet instinct maternel si précoce que dévoilaient ses mots, dans cette bouche de pré adolescente, dont les lèvres roses promettaient déjà avec une évidence qui lui échappait la future pulpe dont jouiraient ses futurs et nombreux amants, dans ses habits à la mode qui laissaient présager la coquetterie dont ne manquerait pas la femme qu'elle aspirait tant à devenir, à l'âge où je n'aurais pas eu l'idée de vouloir la susciter déjà, ses petits sourcils froncés par la colère dans ce visage rond et expressif, elle me fascinait, moi, l'heureux auditeur à qui elle destinait ses précieuses paroles.
Soucieuse pourtant de préserver le rôle que me donnaient mes dix-huit ans, j'essayais d'introduire dans son esprit les nuances que son jeune âge ignorait et qui manquaient encore à ses inébranlables convictions.
Le cheminement de la conversation m'amena, je ne sais plus comment, à évoquer l'idée de mort. Je lui fis remarquer que les membres de sa famille, ainsi qu'elle-même – et surprise de sa réaction, j'ajoutai hâtivement : et moi-même – étions destinés à mourir un jour ou l'autre, dans un lointain futur qui représentait pour nous, ainsi que l'infini à nos yeux commence à six kilomètres devant nous, une éternité. A cet instant, elle se figea, troublée, et resta silencieuse quelques secondes. Puis, comme je continuais, essayant de modérer mon affirmation que j'avais devinée un peu dure à entendre, elle s'écria avec colère : "Mais arrête ! Ne dis pas ça ! C'est horrible !". Je tentai de la calmer mais chacune de mes phrases amplifiait son indignation : "Tais-toi ! Je veux pas en parler.", et me coupant la parole avec un ton sec : "Ne dis plus rien. On change de sujet, j'ai pas envie d'en parler, tu comprends ça ?".
Je me tus, stupéfaite.
Dans cet embryon de femme si cohérente dans ses raisonnements, si lucide parfois, si consciente déjà des difficultés de la vie, de la rudesse de la réalité, du caractère fictionnel des dessins animés et chimérique des contes de fée, n'était pas encore intégrée l'idée de mort. C'était encore une idée profane, inacceptable, choquante dans son âme. Elle était aussi démunie devant elle qu'un organisme devant un virus inconnu. Elle était encore incapable d'intégrer cette notion, d'accepter l'imperfection, l'inimmortalité de sa mère. Celle-ci était restée dans son esprit la déesse que seul l'apprentissage de la vie lui fera déchoir jusqu'au rang de simple mortelle. Et je me souvins alors avec une certaine émotion d'un soir où, âgée de sept ans environ, j'avais pleuré de terreur sur le lit de mes parents à l'idée fixe et obstinée que j'allais mourir, alors incapable d'imaginer trop concrètement encore qu'avant cela même, ma mère elle-même devrait subir cette inadmissible réalité.
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# Posté le mercredi 13 septembre 2006 16:16