Ma mère est née au Caire en 1954. A l'âge de trois ans, dans le mouvement d'émigration qu'entraînait la crise du canal de Suez, elle émigrait avec sa famille, récemment agrandie d'un frère cadet, en France, allant d'hôtels en hôtels, contrainte de déménager tous les quinze jours pour ne pas passer au tarif mensuel. Elle resta toujours liée à son frère. Celui-ci devint dentiste. Il se maria, eut une fille, Flora, ma cousine, et divorça peu après. Flora eut une enfance tourmentée, déchirée entre ses deux parents, intégrée dans leur conflit, pleurant souvent le soir en entendant sa mère crier. Ses deux parents divorcés, elle habitait chez sa mère à Bordeaux, et prenait l'avion pour rejoindre son père, à Paris, pendant les vacances. Cette enfance difficile la dota du moins d'un caractère bien trempé, hérité d'autre part de sa mère. Habituée à obtenir tous les objets de ses désirs, ses désirs étaient devenus des ambitions. Talentueuse, du reste, excellente élève, exceptionnellement mature (a douze ans, on lui en donnait quinze, si bien qu'on la croyait du même âge que moi, son aînée de six ans), elle se faisait parfois admirer et souvent haïr. J'étais cependant moi-même une de ses secrètes admiratrices, soit que la distance qui me séparait de mes douze ans accentuait dans mon souvenir l'écart qui me séparait de la personne qu'elle était à présent, soit qu'elle fut réellement bien plus mature que je ne l'avais été.
Je me souviendrai toujours d'un soir durant lequel nous eûmes l'occasion de parler, toutes les deux, alors que nous étions chez des amis de son père sur la côte d'azur. Il faisait nuit déjà, une de ces nuits courtes et superficielles du plein été, pourtant le ciel était largement étoilé, un vent frais courait sur la terrasse à peine éclairée, et j'écoutais Flora parler de sa voix grave et forte, dans le silence. Elle parlait sans interruption. Ayant perçu un fragment de la conversation qui se déroulait à côté, concernant l'éducation, elle s'était révoltée contre la vision de sa belle-mère, dont elle supportait mal, du reste, le caractère sec et l'esprit un peu fermé, auxquels elle avait eut mainte fois l'occasion de se heurter. Elle m'expliquait donc avec fièvre et conviction sa propre théorie, entrecoupant son exposé de digressions lyriques où elle se voyait maman, éduquant ses enfants qu'elle espérait nombreux, selon une vérité qu'elle savait détenir et qui était, dans son esprit, le secret que chaque maman ignore et tente désespérément d'atteindre. Toute inconsciente du charme de cet instinct maternel si précoce que dévoilaient ses mots, dans cette bouche de pré adolescente, dont les lèvres roses promettaient déjà avec une évidence qui lui échappait la future pulpe dont jouiraient ses futurs et nombreux amants, dans ses habits à la mode qui laissaient présager la coquetterie dont ne manquerait pas la femme qu'elle aspirait tant à devenir, à l'âge où je n'aurais pas eu l'idée de vouloir la susciter déjà, ses petits sourcils froncés par la colère dans ce visage rond et expressif, elle me fascinait, moi, l'heureux auditeur à qui elle destinait ses précieuses paroles.
Soucieuse pourtant de préserver le rôle que me donnaient mes dix-huit ans, j'essayais d'introduire dans son esprit les nuances que son jeune âge ignorait et qui manquaient encore à ses inébranlables convictions.
Le cheminement de la conversation m'amena, je ne sais plus comment, à évoquer l'idée de mort. Je lui fis remarquer que les membres de sa famille, ainsi qu'elle-même – et surprise de sa réaction, j'ajoutai hâtivement : et moi-même – étions destinés à mourir un jour ou l'autre, dans un lointain futur qui représentait pour nous, ainsi que l'infini à nos yeux commence à six kilomètres devant nous, une éternité. A cet instant, elle se figea, troublée, et resta silencieuse quelques secondes. Puis, comme je continuais, essayant de modérer mon affirmation que j'avais devinée un peu dure à entendre, elle s'écria avec colère : "Mais arrête ! Ne dis pas ça ! C'est horrible !". Je tentai de la calmer mais chacune de mes phrases amplifiait son indignation : "Tais-toi ! Je veux pas en parler.", et me coupant la parole avec un ton sec : "Ne dis plus rien. On change de sujet, j'ai pas envie d'en parler, tu comprends ça ?".
Je me tus, stupéfaite.
Dans cet embryon de femme si cohérente dans ses raisonnements, si lucide parfois, si consciente déjà des difficultés de la vie, de la rudesse de la réalité, du caractère fictionnel des dessins animés et chimérique des contes de fée, n'était pas encore intégrée l'idée de mort. C'était encore une idée profane, inacceptable, choquante dans son âme. Elle était aussi démunie devant elle qu'un organisme devant un virus inconnu. Elle était encore incapable d'intégrer cette notion, d'accepter l'imperfection, l'inimmortalité de sa mère. Celle-ci était restée dans son esprit la déesse que seul l'apprentissage de la vie lui fera déchoir jusqu'au rang de simple mortelle. Et je me souvins alors avec une certaine émotion d'un soir où, âgée de sept ans environ, j'avais pleuré de terreur sur le lit de mes parents à l'idée fixe et obstinée que j'allais mourir, alors incapable d'imaginer trop concrètement encore qu'avant cela même, ma mère elle-même devrait subir cette inadmissible réalité.