Hier soir en plein ennui, promenant mon regard dans le vaste espace de mon salon, regard vague, éteint, cherchant désespérément une accroche par laquelle il proposerait de la matière à mon esprit las et déprimé, il se trouva sur son chemin la vitre de mon armoire, dont la transparence lui proposait des romans en rang d'oignon, aliments convoités, accès à la rêverie. Songeant au plaisir presque charnel que j'aurais à en toucher les reliures et à en caresser les pages, animée d'un nouveau souffle, réveillée par la naissance d'un désir, j'en consultai les titres, j'en respirai l'odeur, j'en goûtai les promesses. J'en choisis un et l'ouvris.
Je n'apprendrai à personne que dans la matérialité sensuelle de ce petit monument, il y avait la promesse de la plus grande abstraction, espace fertile à la porte duquel nous abandonnons avec soulagement, si nous en avons l'audace, toute la grisaille de notre quotidien.
Mon quotidien avait été particulièrement gris, mon soulagement fut d'autant plus savoureux.
Ma peau enduite d'essence et de nicotine s'épura dans l'eau d'un lac, limpide, dans les anfractuosités duquel le soleil déposait des milliers d'éclats. Le froid sec et hostile de l'hiver se cristallisa dans le temps d'où je m'étais abstraite, comme dans le souvenir désagréable d'une époque révolue, tandis que je m'allongeais sous des rayons éclatants. Et des tristes mauvaises herbes proliférant dans mes maigres plantations, les blanches aubépines, fausses vierges naïves, riaient en rougissant.
Mais le confort de ce décor idyllique, dans lequel je me prélassais, était encore négligeable face à celui que me procurerait bientôt l'apparition d'un homme.
C'est qu'il était si proche, cet homme ! Il était allongé juste à côté de moi, le visage serein, silencieux, attentif. Proche ! Et cette proximité était bien plus frappante que ce lac purificateur, que ce soleil inouï, que ces virginales aubépines ! Combien elle contrastait avec la distance effective de l'homme réel ! Combien était contenue dans ce simple phénomène la preuve que j'habitais, un court instant, au fil des pages, un rêve, qui bientôt, quand j'en accepterais le néant, s'estomperait pour toujours ! Et dans ses yeux noisettes, dans son regard gourmand, dans son sourire aimant, pour lesquels je me serais donnée, je me serais noyée dans mon illusion, j'ai vu tout mon amour, et tout l'amour irréel qu'ils me renvoyaient, je me suis sentie aimée, heureuse comme un enfant à qui, après une longue séparation, on permet enfin de sauter au cou de sa mère et d'embrasser ses joues rondes et rouges de bonheur ! Et comme Orphée au seuil des gorges du Ténar, enivrée de beautés et de félicité, j'ai étendu mon bras, et du dos de ma main j'ai caressé sa joue...
Bien sûr, il avait disparu. Bien sûr, il n'avait jamais existé, cet homme, elle n'avait jamais existé, cette proximité, l'homme réel, il était loin, il était dur, sévère, inaccessible. Je ne connaîtrais plus la douceur de ses yeux noisettes, je ne pourrais que me heurter à leur opacité. Jamais le dos de ma main n'irait inscrire sur sa joue la tendresse, l'affection. Car à présent, cet homme réel, il me méprise. Il est hostile, il est puissant, il est froid comme un opposant et blessant comme un ennemi. Et si je refuse cette rivalité, il est mort. Mon amour, l'homme de ma vie, il est mort.
Alors, dans le lac, sous le soleil et sous les aubépines, je plonge, et je m'enfonce, et je m'enfonce, et je m'enterre, et je me noie...
C'est trop dur sans toi...