Cher ...

Cher ...
Cher ...,
Pour la première fois, je viens t'écrire ici avec un but. Pour la première fois, je n'ai pas la tentation de te dire que je cherche le trait génial, l'inspiration divine, qu'en attendant j'écris des inepties sans savoir pourquoi, dans quel but, et sans en être fière.
Je ne suis pas fière de ce pourquoi j'écris à présent, de cette raison qui vient enfin motiver mes mots, mais je te la dis car elle est cruciale.
D'abord, sache que ce n'est pas à toi que je m'adresse. Je m'adresse aux lecteurs inexistants, comme toujours. Je crois même que je ne me suis jamais adressée à toi, ou plus exactement, je ne sais pas si je m'adressais à toi, lorsque je t'écrivais, où à ce même public inexistant. Par ailleurs, je sais bien que si je donnais l'impression de te parler, c'est que j'espère que tu feras partie un jour de ce public inexistant, ce jour où le public existera, qui que ce fut, et fut-ce toi seul – ce serait déjà bien assez.
Ensuite, la raison pour laquelle je t'écris, à toi, mais au public, en vérité, que je désigne par toi, c'est que j'ai besoin de ton soutien. J'ai besoin de croire que ce soutien existera, que ma cause ne sera pas ignorée éternellement, que j'ai une bouée de secours, aussi aléatoire et maigre fut-elle, aussi cachée, aussi lointaine, aussi peu assurée, car je ne sais pas encore – je ne saurai jamais peut être – si elle existe. Mais ces mots, justement, ils sont là pour créer une possibilité qu'elle existe, un espoir, c'est un legs à l'avenir, je lui lègue ce projet de bouée de secours, et peut être que, ce projet que j'ai lancé au hasard, à l'aveugle, dans le futur, je le récupèrerai, par hasard, dans l'espace.
Mais ce soutien, te demandes-tu, cher ..., de quel soutien s'agit-il ? Soutien moral, évidemment, mais pour quelle raison ?
Hier, on m'a appelé. Je l'ai réalisé vers 21h04, l'appel datant de 20h57. N'ayant pas entendu mon portable, je n'avais pas décroché. Rien d'extraordinaire.
Je n'ai pas le numéro de l'appelant, pour la raison qu'il a appelé en numéro caché. Je n'ai de lui que ce frustrant "appelant inconnu" qui désigne de toute évidence, dans la majorité des cas, un appelant bien connu, malheureusement. J'ai attendu que l'inconnu rappelle, il n'a pas rappelé. J'espère toujours, ce soir, qu'il appellera.
Le problème, petit ..., c'est que cet appelant, il me semble que c'est toi. Toi ..., cette fois-ci. J'ai eu cette idée presque à l'instant où je réalisais l'appel. Car je suis obnubilée par toi, ce n'est pas nouveau. J'ai fait semblant de ne pas être dupe de ma propre idée. J'ai essayé de m'en dissuader, de l'éliminer de fait. Mais elle s'est insinuée, comme je le craignais, insidieusement, elle a réveillé mes espoirs meurtris qui dormaient pour reprendre des forces, depuis cette dernière fois où l'on s'est parlé. Et maintenant, les espoirs sont réveillés, actifs, vifs, obsédants, si bien qu'ils se sont changés en certitude.
En certitude ! Rends-toi compte ! J'ai la certitude que tu as essayé de m'appeler hier. Cela change tout. Si c'est le cas, cela change tout. Mais je n'en ai pas la preuve !
En outre, il ne faudrait pas que cela change tout. Il faudrait que je me convainque, même si je ne peux me convaincre que ce n'était pas toi, au moins que si c'était toi, ça ne change pas tout. Je dois rester forte, je ne dois pas céder, il y a trop de choses en jeu, ou plus exactement une chose trop importante en jeu.
Voilà pourquoi j'écris, voilà pourquoi j'esquisse une bouée abstraite, parce que j'ai peur, j'ai peur que ce ne soit pas toi qui aies essayé de m'appeler. J'ai peur d'avoir déjà tout conjecturé, tout imaginé, tout espéré, tout cru, et de réaliser que j'ai rêvé, que tu m'as oublié, que je ne t'ai jamais manqué ! Que ma décision a été un soulagement pour toi, que tu es réellement le salaud que tu parais être... Que j'aime, depuis plus d'un an, un salaud, que je continue à l'aimer, à le désirer, à l'adorer, à penser à lui comme à l'être le plus proche que j'ai connu... Car oui, tu es l'un des êtres dont j'ai été le plus proche. C'est pour ça que j'ai besoin de toi, toi l'intelligence transcendante que je t'imagine être, pour pouvoir témoigner de cet espoir brûlant, furieux, que tu penses à moi, que je te manque, que tu m'aimais bien tout de même.
Et même ! Et même, je suis trop lâche. Si c'était bien toi qui m'appelais, j'en déduirais, malgré moi, à cause de cet espoir souverain, que tu m'as aimé ! Sans le savoir, sans vouloir l'admettre, que tu m'as aimé et que tu m'aimes peut être encore, que tu réalises, que tu ne peux pas, en vérité, te passer de moi ! Mon image est trop proche de toi, tout ça est trop amer, n'est-ce pas ? Tu le ressens, n'est-ce pas ?
Mais si ce n'était pas ça, je veux ce témoignage pour consoler le désespoir qui remplacera inévitablement cette euphorie imprudente. Je veux pouvoir sentir un appui sur qui me soutenir. Je veux aussi avoir la preuve que j'avais un doute, infime, maigre, impuissant surtout, mais qu'il existait. Que je n'étais pas complètement heureuse car je n'étais pas complètement sûre...
Tu continues à avoir une emprise sur moi après même deux semaines où je n'ai eu aucune nouvelle de toi, après avoir décidé qu'il fallait que l'on s'oublie – ou fait semblant, incertaine – alors même que j'essaye de me détacher de toi, de trouver autre chose qui te vaille – je ne trouve pas, ça n'existe pas, je crois trouver mais ça s'estompe, c'est éphémère, toi tu es éternel, n'est-ce pas ? Après tout cela même, après ce que tu m'as fait, après la colère que j'ai eu contre toi, puis la haine, puis la volonté de vengeance, puis le sentiment de vengeance, puis la satisfaction de ce sentiment, après cela même, je reste esclave, je reste subordonnée à toi, tu restes en position de supériorité, ça ne changera jamais, n'est-ce pas ?
Pour la première fois, je viens t'écrire avec un but. Me laisseras-tu m'en consoler ?
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# Posté le jeudi 12 octobre 2006 14:49

Modifié le mercredi 29 novembre 2006 16:42

L'amour ?

L'amour ?
"L'amour ? Je le fais souvent mais je n'en parle jamais."

Le côté de Guermantes, Marcel Proust.
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# Posté le vendredi 13 octobre 2006 04:14

Modifié le mardi 17 octobre 2006 11:55

Notre père qui êtes aux cieux...

Notre père qui êtes aux cieux...
La Grande Question est de savoir si c'est Dieu qui créa l'homme, ou l'homme qui créa Dieu.
Je ne saurais pas dire si enfant je croyais en Dieu. Je n'étais pas contrariante, un peu pratiquante, et très appliquée. J'allais au Talmud tous les samedi, je priais en hébreu tous les matins, plus par soucis d'identification à une culture à laquelle j'étais très attachée, et pour laquelle je voulais qu'on reconnaisse universellement mon attachement, par fierté d'appartenir à ce peuple élu, et par bonheur de rendre ma mère heureuse, que par conviction. Mais à l'époque, peut être avais-je seulement des doutes quant à l'existence de Pandore. Peut être craignais-je le bâton de Moïse, peut-être me trouvais-je devant un cas de conscience chaque fois qu'il me fallait me figurer l'ouverture de la Mer Rouge et le passage des hébreux suivis des chars égyptiens. J'étais prête à croire ce que l'on m'apprenait car je ne voyais pas pour quelle raison on me mentirait, et je préférais refouler mon scepticisme plutôt que de m'avouer l'improbabilité de ces histoires. Comment aurais-je pu contredire la parole sacrée des adultes ? Comment aurais-je pu prétendre connaître une vérité qu'ils ignorent sur un sujet que j'ignorais ?
Et puis, Dieu était bon, juste, et partout. Alors, je ne perdais pas à forcer mes croyances. Je savais bien que la représentation que j'en avais, une sorte de papa noël blanc flottant dans les nuages, et le regard fixé sur la Terre, était fausse, et en ce sens peut être ne croyais-je pas en Dieu. Et si l'on me posait la question, peut être ma réponse n'était elle pas tout à fait sincère, peut être répondais-je en fonction de l'image que je voulais avoir de moi-même et l'image que je voulais que les autres aient de moi. J'aurais pu me dire croyante, et à la limite me croire croyante, pour la seule raison qu'ayant lu un livre dont le personnage principal était croyant, je me fus identifiée à ce personnage ou j'eus désiré lui ressembler.
J'ai grandi, et je suis devenue plus rationnelle. Plus contrariante et moins crédule. Ma pratique s'est érodée, peu à peu, plutôt malgré moi, et je me suis avouée incroyante. La physique, l'histoire, venaient soutenir mes nouvelles pensées et faire naître de nouvelles aspirations.
J'ai abandonné Dieu un certain temps. Et puis un jour, j'ai eu une révélation.
C'était il y a un an ou deux. On m'avait invité au Théâtre National de la Colline, voir une pièce d'Henrik Ibsen : Brand. Pièce relativement longue, éprouvante, sombre, et géniale. Archétype du fanatique, merveilleusement volubile, passionnément convaincu, charismatique, intransigeant, austère Brand, qui aspire à l'éradication de l'idolâtrie, au détachement des plaisirs matériels pour s'élever le plus haut possible (mais si bas encore) vers la pure spiritualité, vers l'abstraction divine ! Et la mère de son fils qui renonce de toute son âme mais contre tout son c½ur aux petits langes du bébé, à ses maigres habits, qui goûte une dernière fois leur texture si réelle, si rassurante, et qui doit se contraindre à refouler ce plaisir indigne ! Dans le vide immense, entre leurs quatre murs, ils sont seuls, bien en dessous de Dieu, à peine au-dessus des hommes.
J'avoue que j'ai pu prendre encore au premier degré cette pièce qui nécessitait assurément d'être prise au second. J'ai pu être galvanisée par les propos d'un Brand trop vraisemblable, quand il s'agissait probablement d'attaquer cette idéologie extrême. Et d'ailleurs, je me suis d'autant mieux identifiée à Brand que j'y ai reconnu l'enfant que j'étais, la petite fille désireuse de se distinguer des hommes, de les dépasser, d'être meilleure en refusant de reproduire leurs tares. Cette petite fille qui aspirait à la perfection, non par sagesse, mais par sentiment qu'elle était proche et accessible. Cette petite fille qui ne s'était pas seulement sentie différente et exclue, comme elle l'avait prudemment cru, mais qui s'était sentie supérieure, meilleure que les hommes. Qui s'était plue à croire en Dieu lorsqu'elle s'en était sentie potentiellement aimée, mais qui avait cessé d'y croire en réalisant la réalité de sa condition, son humanité nécessaire, son imperfection universelle. Petite, j'aurais adoré Brand, j'en aurais fait mon Dieu, j'aurais rêvé de l'imiter et probablement, j'aurais planifié une existence destinée à atteindre son modèle. Utopie de jeunesse, si douce, comme le sont les fantasmes des enfants fanatiques.
Mais pour autant, je n'ai pas recommencé à croire en Dieu, de cette croyance ambiguë et peu honnête. A la lumière de la rationalité que j'avais depuis lors acquise, j'ai compris le sentiment que je sentais pour la seconde fois de mon existence, qui m'était familier autrefois, mais que je ressentais à présent avec fièvre, car il me revenait comme par magie, alors qu'il était mort, sans que je n'en ai jamais pris conscience, qu'il était mort et que j'avais par conséquent été incapable de le ressentir depuis des années. Je le sentais comme il m'arrive de sentir le parfum que mettait ma mère, dans mon enfance, le matin, avant de partir au travail, et qui embaumait l'atmosphère tandis que j'écoutais les coups majestueux de ses talons sur le parquet, que j'admirais ses joues embrunies de fond de teint, ses yeux cernés de bleu azur, ses cils allongés et ses cheveux coiffés.
Mais je n'avais plus cette brume primordiale qui dissimule le réalisme chez l'enfant. Je savais que Brand aurait été un idéal, mais qu'il ne pouvait plus l'être, que je ne l'avais pas connu assez tôt, qu'à présent mon discernement le plaçait de facto dans la catégorie du fantasme enfantin, immature, puéril.
Mais alors, cette révélation ? Doit-on se dire.
J'en ai pris conscience à l'entracte. La pièce n'était pas encore finie et je n'était pas encore au paroxysme de mon plongeon dans mon imaginaire premier, celui qui avait dépéri comme certaines glandes qui disparaissent chez l'adulte. Et pourtant, tout à coup, ça m'a parut une évidence. "Dieu existe". Me suis-je dit. Chose absurde, et pourtant c'était bien ces deux mots qui me sont venus, pas un de plus, Dieu existe, c'est tout. Pas très original comme révélation. Non, c'était la révélation la plus évidente, la plus primaire, la plus pauvre en un sens, et pourtant si riche. Et ce "Dieu existe" s'est complété de "c'est une évidence", reproche au temps que j'avais mis pour le découvrir. "Mais c'est une évidence ! Dieu existe !". Eurêka ! Dirait l'autre. Et cette soudaine expression précise d'un sentiment par nature abstrait n'était pas seulement esthétique bien sûr. Je ne m'étais pas exclamée intérieurement ces mots par folie ou par orgueil. Le fait est que j'en avais la preuve.
Du moins l'argumentation, qui m'en faisait office alors. Car plus que l'existence de Dieu, ce que j'avais compris en réalité, c'est qui était Dieu, ou plutôt qui Il n'était pas. Qui Il pouvait être, et par conséquent qui Il n'avait jamais pu être, qui Il n'avait jamais été, et j'ai par là même réfuté pour de bon l'image du père noël ennuagé de mon enfance. J'ai compris ce que l'on voulait dire en disant : Dieu est partout, dans chaque atome. J'ai compris ce que je n'avais jamais compris, quand dans mes interrogations passées j'avais tenté de me figurer une sorte de souffle, de courant d'air, nécessairement localisé, et qui pourtant l'était en chaque chose. Toutes ces représentations farfelues qui naissent de ce que l'on essaye de nous donner une idée de ce que nous ne pouvons pas réaliser, de ce que l'on veut mettre des mots sur l'indicible.
Dieu n'était pas un personnage de dessin animé. Dieu, c'était une force.
Une force ! Voilà comment je le définissais à présent, une force à l'origine de tout, à l'origine de l'origine, à l'origine du monde. Le "Créateur", en réalité, n'était que ça. Ce n'était pas un surhomme, il n'avait pas une conscience, pas d'yeux pour voir, pas de barbe, il n'était pas humain, c'était une force, une promesse, l'abstrait par excellence. Dieu n'était pas partout, Il n'était nulle part, Il n'était que l'origine. Il était aussi impersonnel qu'une force. C'était une Force Suprême. Mais une force ! C'est-à-dire aveugle, sans conscience, sans autre existence que celle que notre perception lui donne ! Il est la promesse de la plante dans la graine. En cela peut être c'est une force assez immense pour posséder une forme d'intelligence. L'intelligence qui dirige la croissance de la plante. Qui dirige les formes vivantes dans le temps.
L'erreur de ma jeunesse avait été l'anthropomorphisme. J'avais attribué à Dieu des caractères humains.
Et pourtant, dans la religion, Dieu dit, Dieu fait, Dieu voit, Dieu connaît le bien et le mal, Dieu est juste et bon. Alors, il semblerait que j'ai cessé d'être croyante le jour où, pour la première fois, j'ai compris qui était Dieu et j'ai été persuadée de Son existence...
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# Posté le vendredi 13 octobre 2006 11:34

Modifié le dimanche 15 octobre 2006 14:23

Ma théorie du mensonge

Ma théorie du mensonge
Je n'écris pas sous la contrainte. Je ne dis pas blanc lorsque je veux dire noir même si je sais que blanc est plus vrai que noir. Du moins, je n'écrirais pas blanc même si je savais blanc vrai, mais parfois il me semble autre chose : il me semble que je n'écris que blanc, c'est-à-dire que je n'écris que ce que je pense, même s'il m'arrive de douter de ce que je pense. Mais étant donné que j'en doute, je ne peux pas être sûre d'écrire ce que je pense, et je doute au fond de dire la vérité. En fait, je doute non seulement de ce que je pense, mais de ce que j'écris, dans la mesure où je ne suis pas sûre d'écrire ce que je pense.

Et ce n'est pas qu'une question d'expression. Par exemple, le paragraphe ci-dessus n'est absolument pas clair, et je crois bien qu'on ne comprendra pas tout ce que je voulais dire. Voilà un premier facteur de "mensonge". Je mens dans le sens que j'écris autre chose que ce que je pense, mais c'est involontaire. Je pense à deux autres niveaux de mensonges. Le mensonge volontaire, qui consisterait à écrire ce que je ne pense pas pour faire croire que je le pense. Et enfin, le premier degré de mensonge, qui consiste à me mentir à moi-même, et me persuader que je pense une chose que je ne pense pas.
Concrètement, voici une illustration :
Je suis amoureuse.
Je me persuade que je ne suis pas amoureuse.
J'écris : je ne l'aime pas.
On comprend : je le déteste.


Le problème, c'est qu'ici il y a deux mensonges qui n'en sont qu'un seul : je ne suis pas amoureuse, et je ne l'aime pas. Car pour moi, je ne l'aime pas signifie que je n'en suis pas amoureuse. Pour que mon exemple soit parfait, il faudrait que je m'exprime assez mal pour me suggérer à moi-même, lors d'une relecture par exemple, autre chose que ce "je ne l'aime pas". Le problème de mon exemple c'est qu'il est trop simple, trop clair, trop évident. Il faudrait que je tente d'écrire quelque chose qui me dépasse, que je suis incapable de démêler, ou qui soit trop flou pour que je n'invente pas des impressions. Je pense à l'absolu.
Je m'explique. J'ai utilisé souvent le mot d'absolu, par exemple dans l'expression "recherche de l'absolu" (voilà un exemple de mensonge au second degré absolument parfait). Le problème, c'est que j'avais à cet instant un sentiment que je voulais traduire par des mots. Et que s'est-il passé ? Les mots qui me sont venus sont ceux-ci : recherche d'absolu. Mais ils ne traduisent sûrement pas ce que je voulais dire. Car je ne définis pas l'absolu, et de toute évidence, cette notion qui est restée longtemps un grand mystère pour moi, je ne l'utilisais que par amour du mot, et amour du mystère même que je trouvais dans ce mot, facteur assez courant d'un mensonge au second degré.
Et ce mensonge induira le mensonge au troisième degré, puisque le lecteur, qui aura une définition très précise de ce mot, donnera à mes mots un sens tout différent de celui que je leur avais attribué. Pour le tourner en illustration :
J'ai envie d'être seule.
Mensonge au 1er degré : j'ai un sentiment plus profond que la solitude, plus beau, plus énigmatique, un sentiment de puissance.
Mensonge au second degré : je suis à la recherche d'un absolu.
Mensonge au troisième degré : incompréhension du lecteur.

A noter que dans cet exemple, les mensonges successifs n'amènent pas à un contre-sens, ni même à un non-sens. Il empêche le lecteur de comprendre. Il constitue une barrière à la communication d'un sentiment.
Mais j'avoue qu'il m'arrive d'utiliser cette barrière. Je préfère dire que je recherche un absolu à dire que je me sens seule. La question que je me pose, c'est quelle est la fréquence de ces mensonges.
Je pense que le mensonge au premier est le plus fréquent. Evidemment il induit les suivants. En revanche, les suivants seuls sont plutôt rares. C'est-à-dire que si je me mens à moi-même et que j'en viens à m'attribuer une pensée qui n'est pas tout à fait celle que j'ai, en revanche il est très rare que je ne l'écrive pas telle quelle, du fait qu'en me l'attribuant je la formule nécessairement (en réalité, c'est en la formulant, il me semble, que je me l'attribue). Quant au mensonge au troisième degré, je crois bien qu'il est exceptionnel, ou bien de telle sorte que ce ne soit pas un mensonge, mais une plaisanterie.

Je m'aperçois que dans le mensonge au premier degré, ce n'est pas qu'une question de mensonge, de persuasion, loin de là. En vérité, dans la majorité des cas, me semble-t-il, il s'agit d'une erreur. Et je vous servirai un dernier exemple : ce texte même. J'invente trois niveaux de mensonges, mais je n'ai aucune preuve, aucune certitude que ces trois niveaux existent. S'ils n'existaient pas, tout mon texte serait faux, et pourtant fondamentalement il y aurait un seul degré de mensonge, le premier, et ce ne serait pas un mensonge, mais une erreur. Et ce premier degré d'erreur aurait notamment entraîné une autre erreur évidente, qu'on aurait pu attribuer au troisième degré de mensonge si elle ne découlait pas du premier : le mot mensonge à la place du mot erreur. Je pourrais ainsi renommer mes trois degrés : degrés d'erreur, il me semble que ce serait plus juste.
Voilà qui simplifie, et qui rend banal en outre. Premier niveau d'erreur : mauvaise interprétation d'un sentiment. Second : mauvaise traduction verbale de ce sentiment. Et troisième : mauvaise compréhension du lecteur.

On peut alors réaliser qu'un texte erroné prend vite un caractère révolutionnaire dans une démonstration triviale...
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# Posté le samedi 21 octobre 2006 12:43

Modifié le samedi 21 octobre 2006 15:26

Qui suis-je

J'ai dessiné un jour sur une feuille de cours un visage de femme. C'était avec la plume de mon stylo parker. Elle avait les traits défaillants, par la finesse du stylo et mon habituel "coup de plume" qui, lorsque je dessine ces visages, porte l'emprunte de mon écriture torturée. Le contour de ses joues les rendait caricaturalement creuses, la forme de ses yeux lui donnait un air naïf, et le reste des traits parcourait sa peau d'arabesques de ride. Par fantaisie je l'avais flanquée d'un chapeau au centre duquel trônait une sorte de marguerite géante, comble du ridicule, et j'avais dessiné le haut de son buste en faisant saillir ses omoplates.
Et perdue dans des pensées un peu brumeuses, j'avais écrit à côté de ce mémorable dessin – avec lequel j'entretiendrai une relation qui me ferait penser à celle du petit de Saint Exupéry avec son éléphant – des bêtises dont je n'avais peut être même pas conscience, absorbée dans des pensées qui les induisaient mais trop ailleurs pour les formuler vraiment. Et je réalisai alors que j'avais écrit à côté de mon dessin : "Qui suis-je".
En réalité, lorsque je sortis de ma pensée pour m'en apercevoir, ce "qui suis-je" ne me fit nullement plaisir. Je me reprochai de m'imaginer me poser des questions existentielles et de les surestimer, lorsque les questions que je me posais en réalité me paraissaient, et étaient probablement, parfaitement triviales.
Et peut être pour me consoler de cette sorte de manifestation désagréable d'orgueil, j'en vins à considérer et à interpréter une anomalie dans cette phrase, que je décidai tout à fait fondamentale. En effet, il manquait un point d'interrogation pour que je puisse la considérer vraiment comme une question existentielle. Le fait est que j'avais écrit "qui suis-je" comme une affirmation.
Et je me demandai alors en quoi ce "qui suis-je" n'était-il pas réellement une affirmation. En effet, le point d'interrogation ne me paraissait pas opportun, et ce "qui suis-je" qui résonnait dans ma tête ne semblait pas être une question, je le pensais avec une sorte de lenteur et de résignation qui en faisait presque une plainte.
Et j'ai compris. Ce "qui suis-je", en effet, n'était pas une question. L'erreur était autre part, et purement orthographique :
"Qu'y suis-je".
Qu'y suis-je ! Elle était là ma vraie question ! Qu'y suis-je ! Que suis-je dans cette femme, et que ne suis-je pas dans une autre, meilleure, plus belle, plus vertueuse ! Et pour sceller ma prise de conscience soudaine, j'ajoutai en dessous, à côté de la dame maigre flanquée d'une marguerite : "Que j'aimerais n'y être pas..."
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# Posté le mardi 31 octobre 2006 12:13