Je n'arrive pas à écrire d'histoire construite, mais cela ne m'inquiète pas, je me dis seulement qu'à mon âge, mes centres d'intérêt sont réduits, or je n'écris que ce qui possède mon intérêt tout entier. Plus tard - c'est ce que l'on appelle de l'optimisme, ou de l'ambition - j'aurai agrandit mon champs de centres d'intérêt et je pourrai parler de sujets beaucoup plus variés que je ne le fais à présent. Mon vrai problème, me semble-t-il, c'est que je n'arrive pas à me détacher de moi-même dans mes personnages. Chaque personnage que je crée ne me semble crédible que dans la mesure où je m'y retrouve parfaitement. Or, je ne peux pas créer que des individus féminins de dix huit ans, les possibilités d'actions de mes personnages s'en trouveraient limités. Alors peut être que, comme Proust le fait pour Swann, je peux créer mes autres personnages du point de vue du narrateur, ce qui m'éviterait d'avoir à les inventer de toute pièce et de les faire, inévitablement, invraisemblables. Alors, bien sûr, je pourrais prendre des personnes de mon entourage et les décrire comme je les ressens. Je ne sors toujours pas du cadre de ma vie, pourtant, et je me demande si c'est bien nécessaire, voire même possible, pour écrire une fiction. Car peut être que toutes les fictions n'en sont qu'aux yeux des étrangers, et qu'aux yeux de l'auteur, il ne s'agit que d'une autobiographie largement déguisée ?
Je n'y crois pas trop, car cela explique mal comment un même auteur peut écrire plusieurs livres, à moins qu'il s'agisse à chaque fois d'une autobiographie déguisée différemment. Cela ferait baisser l'écriture dans mon estime.
Non, à l'évidence, un auteur invente. Il a besoin d'inventer, et c'est en cela qu'une de ses qualités est souvent l'imagination. Je me disais l'autre fois, allongée sur mon lit et pensant au livre que je suis en train de lire - en cette période de vacances, rare distraction de mes journées, il occupe ma pensée et fait passer le temps sans que je n'ai l'impression de le perdre, heureusement, car sinon je pourrais ironiser bassement sur son titre – que je n'avais pas d'imagination, car – et cela me rappelle la définition que nous en avions vu en cours de philo et qui m'avait révoltée à l'époque dans sa grossièreté, où l'imagination était la faculté à dépasser l'absence, et rendre présent, par la pensée, ce qui ne l'est pas dans la réalité – les images fictives que je crée consciemment ou non par la pensée sont toujours vagues, imprécises, presque comme des taches de peintures qui laissent à peine deviner l'objet qu'elles représentent. Et si j'essaye de me promener dans ce décor que je crée, c'est si fatiguant, je dois tant lutter pour arriver à former l'angle de ce mur, la texture de ce drap, la couleur de cette chambre, qu'il me semble que c'est un travail aussi surhumain que de vouloir reconstruire de ses mains en maquette cette chambre qui habite un instant mon esprit. Et je me demandais si au fond mon incapacité à créer de la fiction pure ne venait pas de mon manque d'imagination, et ma difficulté à voir et matérialiser dans mon esprit ce que j'imagine. Comme mes décors sont flous, je les décris de façon floue, et mes descriptions ont autant de réalisme que le tableau fait de taches de peinture.