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insomnie

insomnie
Il est minuit quarante quatre et je n'arrive pas à dormir.
Je suis triste, énervée, contre moi-même et contre lui, je suis fatiguée de lui, j'en suis dégoûtée, alors je vais parler d'autre chose.
C'est le genre de moment où j'aimerais vous réciter quelque chose par coeur, une leçon, quelque chose du genre, parce que la concentration qui me serait nécessaire pour la retrouver et la réciter m'empêcherait de penser à autre chose.
"Mères en deuil, vos cris là haut sont entendus...". Voilà le premier vers du poème de Victor Hugo : le Revenant. J'aime particulièrement le vers : "Ô mères, le berceau communique à la tombe", même s'il est peut être un peu facile, si c'est un peu facile d'émouvoir en mettant en relation la naissance et la mort, en suggérant la mort de l'enfant. Victor Hugo parle beaucoup de la souffrance des enfants, je pense notamment à Mélancholia "où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?", la dépeignant comme la chose la plus injuste. Ca me rappelle aussi ma prof d'hébreu qui disait un jour que les enfants n'avaient pas mérité de souffrir, parce qu'ils n'avaient pas eu le temps encore de commettre des pêchés, qu'ils étaient innocents.
Pourtant je ne comprends pas bien qu'on accepte mieux qu'un homme souffre plutôt qu'un enfant. Parfois ça me semble naïf, comme lorsqu'on s'insurge de voir quelqu'un piétiner une fleur, parce qu'on la trouvait belle, et qu'on remercie cette même personne d'avoir écrasé une araignée.
Mais c'est plus fort que soi. Moi non plus je ne peux préférer l'araignée à la fleur, et m'apitoyer plus de la souffrance réelle de la première, que de celle, fictive, de la seconde. C'est être aveugle peut être, ou naïf, en tout cas partial. Car en toute objectivité, la vie d'un homme qui a vécu n'a-t-elle pas, par définition, plus de valeur que celle d'un enfant qui la connaît encore si peu ?
Je n'ai jamais beaucoup aimé les enfants, peut être parce que je suis jalouse de leur beauté, de leur candeur, de leur naïveté et de la facilité relative de leur petite vie. C'est également ce qui fait que je peux m'attacher à un enfant en particulier, mais que je fuis les groupes d'enfants. Je repense à la description que Proust fait de Gilberte dans "A l'ombre des jeunes filles en fleur", comme mélange de M. et Mme Swann, dont il distingue à la fois en elle les deux caractères différents, et à la fois leur subtile mélange, tandis qu'ils s'associent ou se confrontent. Comme il nous a déjà fait admirer la beauté de Mme Swann et la finesse de M. Swann, comme nous sommes déjà fascinés autant que lui par ces deux personnages, celui de Gilberte en devient particulièrement fascinant lui-même.
Mais encore, Gilberte n'a rien fait pour être ce qu'elle est, et le charme qu'elle peut dégager est immérité en comparaison de la beauté entretenue de Mme Swann et de l'intelligence exercée de M. Swann. Les enfants sont peut être de petits êtres innocents, ils sont aussi passifs et inconscients de leur propre charme, et c'est ça qui est agaçant chez eux, cette totale indifférence à leur image. Quand j'avais des canaris, c'est aussi ce que j'admirais chez eux, et qui faisait que je pensais, parfois, que je serais heureuse si j'étais un canari. Perché sur leur petite branche, ils ébouriffent leur plumage orange et douillet pour séparer chaque petite plume de ses voisines, et la passer dans leur bec pour la rendre soyeuse, avec des mouvements de tête adorables. Et nous osons nous admirer dans une glace.
Mais nous sommes peut être très beau dans un sens aussi, à notre façon, d'un autre point de vue.
C'est fou comme c'est reposant de parler d'araignées, de fleurs, d'enfants et de canaris. Ca m'aura un peu soulagé de ma tristesse. Mais plus je pense à celle-ci, plus je me rends compte qu'elle est justifiée, et que je ne suis peut être même pas aussi triste que l'exigerait ma situation, que je n'ai pas vraiment réalisée. Enfin, il faut que je relativise, il n'y a pas mort d'homme, mort d'amitié, mort d'espoir, mort de reconnaissance à mon attente, peut être.

# Posté le dimanche 30 juillet 2006 19:25

Modifié le mardi 19 septembre 2006 16:39

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