J'ai réalisé il n'y a pas longtemps que si je ne lui en avais jamais voulu, c'est qu'au fond il ne m'avait jamais vraiment fait de mal, et ses "révélations", au fond, avaient dû m'intriguer plus que m'irriter, et me le rendre plus lucide que désagréable.
A présent, je continuerai à lui en vouloir tant qu'il continuera à me faire du mal. Et il m'en a fait, en partant, en ne me donnant pas de nouvelles de lui pendant un mois. Il m'en a fait car cette séparation que j'aimais à croire de ma propre volonté, mais qui en réalité était une torture quotidienne, je l'ai subie et j'en ai souffert sans pouvoir même l'en imputer – alors qu'elle était bien de sa faute, et qu'il n'a jamais rien fait pour y mettre terme. J'ai souffert un peu plus d'un mois d'avoir à me taire, à ne pas lui donner de mes nouvelles, mais pendant ce mois entier, j'ai pensé à lui tous les jours. J'avais l'espoir incessant de son retour, d'un signe de lui, j'espérais et cela rendait mon attente supportable. Je savais que l'histoire n'était pas terminée, qu'elle allait durer, et pour qu'elle se finisse bien, ou qu'elle reprenne, il fallait juste être patiente, il fallait juste ne rien faire.
Et pourtant c'était dur de ne rien faire ! Mais j'avais son image en moi et je la consultais tout le temps, et j'avais tout le temps l'impression de le rendre alors plus proche et de pouvoir continuer à l'aimer, rien que par son image. C'est pour ça que je n'ai jamais déprimé de ne pas le voir. Je ne pouvais pas déprimer, car je devais attendre, l'attendre, l'espérer, et j'étais toute entière absorbée par cette tâche, par le bonheur de savoir que je le reverrais, que je n'avais aucune raison d'être vraiment triste.
J'étais dans l'attente, mais cette attente, malgré tout, était de plus en plus douloureuse. Son image était de plus en plus insistante, et dure à conserver intacte. Parfois, j'imaginais l'instant où je le verrais connecté sur msn, et alors une joie si vive, un soulagement si grand se laissait présager que je ne pouvais en contenir le simple espoir.
C'est cet espoir qui a fait que je n'ai pas eu conscience de l'effort que je mettais en œuvre à ne rien faire. Je n'avais pas l'impression de ne rien faire, d'être passive, mon attente me semblait tout à fait active. Et plus elle était douloureuse, plus l'espoir de le revoir était vif, et plus je souffrais, plus j'imaginais que ma joie à venir serait grande.
J'ai attendu ainsi plus d'un mois, pensant à lui dès que j'en avais l'occasion, revivant souvent des scènes de ma vie qui m'avaient marquées du fait du rôle qu'il y tenait, j'ai rêvé de lui tant que le matin, en me réveillant, la première pensée qui me venait était de savoir si cette nuit encore il m'était apparu, et alors mon réveil était doux et plein d'enthousiasme, consacré à recréer mon rêve et l'y replacer.
Mais il est revenu, et alors, tout a changé. Je l'ai vu connecté sur msn, chez ma cousine, je ne pouvais pas alors me mettre moi-même en ligne et lui parler, je n'y tenais pas, et j'espérais qu'il me ferait signe pour me signifier sa présence à Paris, même si je n'y croyais pas trop. Mais j'étais heureuse ! Heureuse de l'avoir vu, et de pouvoir enfin ressentir réellement, sans la restriction du simple espoir, le soulagement de mon attente ! Cette attente, elle allait prendre fin, dans quelques heures, et je pourrais alors en récolter les fruits laborieux et m'en délecter avec la satisfaction que me donnerait la conscience de mon mérite ! Bientôt, je pourrais lui parler, je pourrais entendre sa voix grave, je pourrais le revoir ! Revoir son visage dont les traits avaient pris des mesures et des formes fantaisistes, dont le corps n'était plus qu'une vague silhouette brune, j'allais pouvoir aimer ses paroles, aimer sa présence, aimer notre conversation ! Il allait me donner le bonheur que j'attendais, qu'il m'avait pris, mon bonheur, il allait me le rendre du simple fait de sa présence ! Mon espoir était en train de se concrétiser, de se révéler, comme un cadeau empaqueté longtemps souhaité.
Lors de son absence, il m'avait envoyé un texto, un jour où, l'ayant appelé et ignorant qu'il était parti, il n'avait pas répondu. Son texto était attachant, plein de tendresse, et pourtant, à la première lecture, je ne m'en rendis pas compte et il m'agaça, je crus qu'il avait volontairement insinué des choses, qu'il avait, peut être inconsciemment, utilisé des tournures ou des formules ironiques qui se moquaient un peu de moi. Je lui ai répondu plutôt froidement.
En relisant ce texto, j'ai compris que je m'étais un peu laissée emporter et que mon jugement avait été influencé par la rancune.
C'est à cet instant que j'ai réalisé que j'avais de la rancune. J'ai réalisé que je lui en voulais, et que quoiqu'il m'eut dit alors, je lui eus répondu froidement, sans pour autant cesser de penser à lui tous les jours dans des rêveries passionnées.
Et j'ai compris aussi que cette rancune, elle venait de ce que je souffrais, sans en être entièrement consciente, de son absence, que j'en souffrais plus que je n'avais souffert de ce qu'il avait jamais pu me dire, et que tant que je souffrirais de sa faute, je conserverais cette rancune qui me rendrait froide avec lui.
Mon hypothèse s'est confirmée, bien plus tard, au moment, donc, où je constatais son retour sur msn et où je me réjouissais de notre prochain rendez-vous.
J'étais peut être naïve, mais quoiqu'il en soit et quoique j'espéra, j'étais consciente de cette naïveté, et consciente que je n'y pouvais rien. Je savais, au fond de moi, que tout ne se déroulerait probablement pas comme je l'espérais, et pourtant je l'aurais tellement voulu que l'imaginer seulement me faisait du bien.
Le soir, je me connectai sur msn. Il n'y était plus. Un peu déçue, et le processus qui réalisait mon espoir enclenché rendant mon attente beaucoup plus impatiente, je décidai que je l'attendrais, coûte que coûte, dussé-je attendre plusieurs heures qu'il se mit en ligne.
Finalement, il apparut un peu plus tard. Tremblante d'émotion, j'engageai la discussion.
J'avais l'impression que je venais de guérir totalement d'une maladie qui avait duré plus d'un mois, que je sortais d'un mois d'alitement et que je me levais enfin et me mettais à courir dans l'espace.
Ma joie fut coupée court. A cause d'une phrase, qu'il m'asséna comme un coup de matraque. Il était là, le résultat de mon attente, dans cette phrase qui venait de foudroyer tous mes espoirs. Ca voulait me dire : ton attente a été vaine, tous tes stratagèmes de mutisme, tes rêveries, tes souffrances muettes supportables grâce à ton espoir aveugle de le revoir, tout ça ne t'aura servi à rien, et maintenant, tu réalises seulement que tu as perdu un mois de ta vie en apnée, que tu as perdu ton meilleur ami, ton amour, le but de ta vie, le motif de tes joies, la consolation à tes peines, tout ça en une seconde.
Adieu, donc, et pour toute la souffrance que tu m'as faite et qui rejaillit enfin, libre, entière, et que je ressens à présent avec tous mes sens, tu me dégoûtes, je te hais.
