du sal temps

Chers amis,
Est-ce un jour à parler du beau temps ? Non, non, ce n'est pas le bon jour. Non pas que le temps fût particulièrement mauvais – sur le chemin du retour de la fac, la rue de la glacière, tournée vers la station de métro, était aveuglée par une lumière froide et agressive, blanche comme un halogène et braquée sur nos yeux – le soleil était là et l'atmosphère sèche comme le béton du trottoir en été. Il faisait froid, certes, et l'ambiance était triste, terriblement triste et déboussolante comme si la luminosité se fut appliquée à transformer les rues pour en faire disparaître les repères que nous y avons, à force de passage, imprimé, et qui nous rassurent dans la foule des inconnus. Alors il ne pleuvait pas, alors il n'y avait pas d'orage, mais le temps était laid, terne, fade, hideux dans le silence assourdissant du vent sur le visage.
Parce que c'était un temps à rendre les gens seuls. Et je me sentais seule ! Seule parmi tant de visages connus dont j'ai oublié ou même toujours ignoré la voix, elle qui éclaire leur caractère et les rends humains, plus humains que ces photos floues et mouvantes ! Seule dans ce flot d'amitiés en puissance, mais noyées dans des circonstances qui les empêchent de se réaliser ! Seule et enfoncée dans ma solitude par mes seuls amis qui me déçoivent souvent, dont j'ai l'impression de mesurer un peu plus chaque jour les limites...
Ces limites qui sont uniquement dues à ce que je les compare à mes anciens amis et qu'ils s'en distinguent toujours un peu trop. Qu'ils n'en possèdent pas les caractères uniques auxquels je m'étais habituée au point de ne plus les remarquer, tout en les intégrant peu à peu dans ma vie pour en devenir dépendante. Je recherche l'affectivité du regard d'une-telle et je me confronte à la froideur de celui d'une autre. Je recherche un sourire et je me trouve face à un visage impassible. Je recherche l'acuité d'une voix et je trouve un murmure monocorde...
Bien sûr, voilà des détails qui ne peuvent à eux seuls contribuer à enlaidir le temps au point de le rendre insupportable. Evidemment, il s'agit encore de l'homme de ma vie, mon meilleur amant, éternel absent...
Et dans chacun des pas qui me rapprochent de la fac, sur chacun des murs, à chaque instant, je revois son visage et l'illusion persiste, une fraction de seconde, que je marche vers lui, que je le croiserai peut être, à la fac, que son image éclairera ma semaine ! Mais la fraction de seconde s'achève sur un gouffre. Je ne le croiserai pas. Il n'y est plus, à cette fac. Il n'y va plus depuis deux semaines peut être. Il n'ira plus jamais.
Et dans la fac même, c'est lui que m'évoquent les couleurs, la foule, la pénombre. Son souvenir a envahit les lieux, son image s'est approprié l'espace entier, j'ai assimilé, bien malgré moi, et bien à tort, son regard, son long manteau, la chaleur de son étreinte, à ce bâtiment où j'enferme mon quotidien et qui ne fut pour lui qu'un lieu de passage.
Voilà, ça ne lui a pas suffit d'envahir ma vie, de la transformer, de me transformer, il continue de me hanter, comme volontairement, dans ce lieu qui aurait pu ne jamais l'accueillir, il continue de démolir mes espoirs qu'il nourrit par derrière.
Il me fait toujours souffrir, le malheureux, je ne sais même plus pourquoi, je ne sais même plus d'où vient cette douleur insupportable qui suit chacune de mes conversations indirectes avec lui. Je le crois mort chaque fois que je raccroche. Et il me manque comme un mort. Et je pleure cette mort fictive, à chaque fois ! Je sanglote sur un cadavre prématuré. Je pleure un passé à venir. Mais qu'est-ce qui me prend ?
Chaque fois j'imagine que cette douleur est une crise et que, dépassée, elle représente une étape vers la guérison totale. Comme, après une crise de manque surmontée sans céder au désir, on a monté d'un millimètre vers l'indépendance. Mais la douleur est toujours aussi vive, et même plus amère à chaque fois. Et cette indépendance, je ne la désire pas encore, elle me fait encore trop peur, elle me révolte trop. Je n'arrive pas à l'oublier, mais je n'arrive pas à vouloir l'oublier.
Sal temps ! Sal temps où la pluie m'aurait soulagée, mais sal temps sec comme la pente d'un volcan.
Après la pluie, paraît-il...
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# Posté le mardi 12 décembre 2006 13:07

Modifié le mercredi 13 décembre 2006 06:44

Digressions

Digressions
14 décembre.

Sartre ! Pour repartir sur des sujets plus optimistes – sur des aspirations, du moins – engagé, et c'est cela qui m'attire finalement. L'engagement, je le refusais avant. Parfois il me prend l'envie de ne rien refuser pour témoigner d'une certaine ouverture d'esprit, mais là n'est pas le propos, qui pourrait le cas échéant se résumer d'ailleurs en : peut-on s'ouvrir l'esprit ? L'ouverture est bien le résultat d'une volonté n'est-ce pas ? Le propos qui est plutôt l'engagement. L'engagement me faisait peur parce que prendre parti sur une question, c'est se faire haïr – haïr pour des idées, voilà qui me paraît autant inconcevable que fascinant, puisque cela implique des convictions ! – par l'ensemble des personnes qui ne pense pas comme vous. C'est aussi s'opposer à eux. Il faut bien prendre parti, cependant, mais je ne le voudrais que si c'était pour avoir raison, or je ne peux me convaincre de l'indubitabilité (je crois que ce mot n'existe pas) de quelque chose sans que cette conviction ne soit rétrospective, vis-à-vis d'une opinion qui fait aujourd'hui l'objet d'un véritable consensus – ce qui pourtant ne certifie en rien sa valeur, mais je ne peux pas me permettre de remettre en cause ces grands hommes qui l'ont élaboré, et si je me le permettais, je n'aurais pas assez de certitude et de confiance pour pouvoir me soustraire à leur persuasion.
En outre, je ne peux pas m'engager parce que j'ai vu un film sur Sartre. Je suis trop souvent soumise à ces influences qui d'ailleurs sont trop souvent très éphémères. Demain déjà peut être, Sartre ne m'intéressera plus.


17 décembre.

Mais si, Sartre, tu m'intéresses toujours. La preuve, j'ai relu malgré moi Huis Clos. Je n'ai pris le livre que parce que j'y ai lu ton nom par hasard dessus, et qu'il se trouvait éloigné des autres, je ne comptais même pas l'ouvrir. Et puis je l'ai ouvert, j'ai lu la première page, je me suis dit que c'était déraisonnable de continuer. A la seconde, je me suis promise que la troisième serait la dernière, suite à laquelle j'ai oublié ma promesse. C'est une pièce de théâtre qui se lit très vite, et comme Proust – ou le protagoniste de son roman – s'efforce de comprendre le mystère qui fait de La Berma une actrice hors du commun, j'ai cherché dans chacune des phrases le géni qui t'a valu le cadeau orgueilleusement refusé de prix nobel de littérature.
Petite digression close – mais alors il semblerait que tous les sujets que j'aborde et qui ne concernent pas mon sujet de prédilection en soient... Alors considérons que le paragraphe qui suit est également une digression, afin d'infirmer cette hypothèse :
La conversation a duré une minute vingt-neuf (en témoigne mon portable). Et je reconnais ici une bonne fois pour toutes, et malgré les angoisses que cet aveu me procure, qui me semble parfois le seul obstacle à la propre réalisation de son éphémère vérité, pensée superstitieuse, que notre histoire est infinie car elle se répète inlassablement. J'arrête donc de me voiler la face, tu continueras de m'utiliser jusqu'à ce que je n'aie plus rien à t'offrir, et j'aurai encore à t'offrir un certain temps il me semble... Je ne contrôle pas notre histoire, du fait que je ne la comprends pas, du fait que je ne te comprends pas. Du fait que tu es en toi-même incompréhensible, ou que l'image que j'ai de toi te rends pour moi opaque, ou que mon imagination se plaît à t'inventer des sentiments et un caractères fantaisistes, fantaisie dont l'objet n'est au fond que de me faire souffrir, puisqu'elle est le produit même de ma jalousie. A ce propos, je pensais l'autre fois que la naïveté, qui consiste, par exemple fortuit, à ce qu'une femme ne s'aperçoive pas des relations adultères de son mari, s'oppose à la paranoïa, qui pousse cette même femme à inventer à son mari des relations adultères fictives. Alors même que l'on peut considérer la paranoïa comme de la naïveté ! Alors où est elle cette lucidité ? La lucidité serait pour la naïve de réaliser que son mari la trompe, et pour la paranoïaque de réaliser qu'il ne la trompe pas. Soit. C'est bien facile à dire. Mais au final, ça diminue nos chances, car pour une même situation, nous prenons le risque d'être naïf, paranoïaque ou lucide, ce qui nous donne une chance sur trois – pas même une sur deux ! – d'être dans le vrai. Et deux chances sur trois, dans la mesure où la paranoïa est une forme de naïveté, d'être naïf. Sans compter que la naïveté et la paranoïa s'appuient sur l'interprétation de faits tangibles, tandis que la lucidité n'est toujours qu'une présomption. C'est-à-dire qu'il est plus facile de prouver la culpabilité d'un homme plutôt que son innocence. D'un autre côté, ce qui rend à la paranoïaque la lucidité plus difficile à atteindre est également ce qui devrait amener plus facilement la naïve à réaliser son aveuglement. Mais la naïve étant naïve...
Bien, me voici à ma troisième digression. Mais la question reste entière : quel est donc le sujet en question qui pourrait se prévaloir de ne pas entrer dans la catégorie des digressions ? Car, pour qu'il y ait digression, il faut qu'il y ait sujet principal, la digression étant digression relativement à ce sujet principal. Je pourrais considérer qu'il se dissimule dans les interlignes... Mais ce serait un peu naïf. A propos – et j'entame ma quatrième digression, et dernière – je repensais à une correspondance échangée entre George Sand et Alfred de Musset... Et puisque je viens de la retrouver, je peux bien me permettre... (elle est vraiment horrible cette lettre...)

Cher ami,

Je suis toute émue de vous dire que j'ai
bien compris l'autre jour que vous aviez
toujours une envie folle de me faire
danser. Je garde le souvenir de votre
baiser et je voudrais bien que ce soit
une preuve que je puisse être aimée
par vous. Je suis prête à montrer mon
affection toute désintéressée et sans cal-
cul, et si vous voulez me voir ainsi
vous dévoiler, sans artifice, mon âme
toute nue, daignez me faire visite,
nous causerons et en amis franchement
je vous prouverai que je suis la femme
sincère, capable de vous offrir l'affection
la plus profonde, comme la plus étroite
amitié, en un mot : la meilleure épouse
dont vous puissiez rêver. Puisque votre
âme est libre, pensez que l'abandon où je
vis est bien long, bien dur et souvent bien
insupportable. Mon chagrin est trop
gros. Accourez bien vite et venez me le
faire oublier. À vous je veux me sou-
mettre entièrement.

Votre poupée

# Posté le dimanche 17 décembre 2006 14:22

Dans ma chambre

Dans ma chambre
Chers amis,
Ma chambre est emplie d'un parfum d'encens "patchouli". Il s'agit d'une plante tropicale, ce que j'ignorais mais n'ignore plus à présent. Si j'avais quelque chose à nommer, je l'appellerais Patchouli. Je pourrais fonder l'association Patchouli. Ou décider de m'appeler Odette Patchouli. Je pourrais m'acheter un Patchouli, je suppose que ça s'achète, que je disposerais dans un pot blanc décoré d'ondulations vert feuille. Les murs de ma chambre sont beiges. J'ai un bureau en bois, dans le fond, près de la fenêtre, éclairé par deux lampes : une lampe de bureau et une lampe sur pied. Et comme c'est l'hiver et qu'il fait nuit à cinq heures, je suis souvent attablée à cette table, face au ciel encre bleue concentrée, dans ma chambre beige rectangulaire, uniquement éclairée par ces deux lampes placées l'une à côté de l'autre, de sorte qu'elles n'éclairent réellement que mon bureau, et ne cèdent au reste de ma longue chambre rectangulaire que l'idée de la luminosité, un vague écho d'éclairage, la sensation d'une source de lumière proche mais dont les répercutions lumineuses suggèrent l'éloignement ou le contrôle, dont se chargent deux abats jour bordeaux. Et attablée à ma table je me trouve dans la position de ces dames à leur pupitre, plume à la main, et dont le visage n'est que partiellement éclairé par une bougie centrale, parsemé d'ombres et de nuances, mais ressortant dans une obscurité alentour quasi-totale, de certains tableaux baroques.
A quatre heures, chaque après-midi, j'assiste à la parade des oiseaux. Je lève la tête de mon bureau, et je vois sur l'immeuble d'en face, surplombant la cour de leur siège élevé, d'autant plus élevé qu'il s'agit souvent de larges antennes métalliques, un alignement de petites formes noires sagement disposées, face à l'horizon qu'elles semblent admirer, silencieuses (mystérieux horizon parisien !). C'est en les apercevant, distraite de mes occupations, que mon ouïe semble s'éveiller en même temps que ma vue, et j'entends soudain, comme s'il émanait de l'image même de ces silhouettes noires alignées, leur pépiement agité, nerveux, vivant. L'alignement se resserre sous la pression de nouveaux arrivants, des oiseaux partent, se posent, contraignent toute une rangée à se décaler, les mouvements s'intensifient, l'agitation augmente, l'espace semble soudain saturé, instable, les pépiements résonnent dans l'espace de la cour, plus aigus, plus inquiets, la crise est imminente. Et soudain, dans un mouvement majestueux et étonnement serein, l'alignement fond lentement en un mince filet noir qui, impulsé de la rive du toit, se déploie dans l'espace, et effectue un large mouvement circulaire et muet dans le ciel, pour se poser la circonvolution achevée sur une autre rive, hors de ma vue. Puis le filet nuageux revient, se reforme en alignement sur l'immeuble d'en face. Quelques instants, on croirait que les oiseaux ont trouvé leur place pour dormir. Mais de nouveau l'agitation mousse, croissante, les pépiements s'intensifient, et soudain le filet aux liens desserrés s'élance de nouveau dans le ciel pour disparaître de ma vue. L'envolée recommence, trois, quatre fois, si bien que l'idée que les oiseaux pourraient passer la nuit sur l'immeuble d'en face, dans une ultime recherche du lieu de repos, stabilisés enfin, se renforce. Mais une envolée éternise leur absence, les minutes passent et la boucle semble endommagée, les oiseaux ne réapparaissent pas, leurs cris se sont définitivement éteints. Ils ont trouvé ailleurs l'abri de leur sommeil et ne reviendront pas avant le lendemain, quatre heures.
Mais entre temps souvent, je me suis replongée dans mon travail, et ce n'est que vers cinq heures, alors que le ciel est déjà bien assombri, que je réalise que le toit de l'immeuble d'en face est désert et que les pépiements n'accompagnent pas mon coup d'½il distrait. Je me sens un peu seule alors, face à l'obscurité croissante du dehors et nageant dans celle, partiellement trouée par mes lampes, de ma chambre. Le silence est si profond que j'ai l'impression que c'est moi qui n'entends plus. Je commence à rêver alors, sans plus pouvoir me concentrer, je pense aux oiseaux noirs et à leurs rondes communautaires. Je pense à cette lumière qui me rappelle les tableaux baroques. Et sollicitant mes sens dans cette atmosphère appauvrie, je sens me revenir l'odeur de l'encens au patchouli.
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# Posté le vendredi 29 décembre 2006 15:17

Crise

Crise
Haha les gens je suis en période de crise. Une nouvelle crise. Tout dans cette crise sent le nouveau, parce que son objet, j'en ai bien souvent entendu parler sans jamais me sentir impliquée, croyant toujours que je n'entrais pas dans la catégorie – universelle – des gens concernés. Je crois que je n'ai jamais été autant angoissée, pourtant je suis une nature angoissée. Je suis entrée en guerre contre mon corps, à présent je ne lui fais plus confiance. Je suis méfiante, j'interprète chacune de ses manifestations, et je le hais, je voudrais le quitter, ce corps douloureux, ce corps qui me fait peur, qui agit à sa guise et selon sa propre logique. J'ai peur de lui. Peut être se venge-t-il de ce que je lui ai imposé ? Pourtant ce que je lui ai imposé, je me le suis imposée à moi-même. Seulement je n'ai pas eu le courage de le défendre, j'en avais la possibilité, cette possibilité qu'il n'avait pas, vil objet soumis à mes ordres. Alors il se venge, car ce qu'il me fait, il le fait à l'insu de ma volonté, à présent.
J'ai cédé mon corps à qui a su me le ravir. Je l'ai abandonné, j'ai abandonné tous ces organes dévoués et généreux depuis ma naissance, quelques minutes seulement, à l'impérialisme d'un étranger, d'un inconnu, qui en a abusé, usé jusqu'à l'usure. J'ai sacrifié mon corps au suc maladif ! Et par lâcheté seulement ! Et à présent que nous sommes en guerre, je vais le faire souffrir, probablement, mais ce sera de la légitime défense. Je le ferai saigner – car la souffrance morale qu'il m'inflige, je ne peux la lui rendre, et ainsi m'en défaire, que par la souffrance physique – je le ferai saigner et ainsi il se soumettra de nouveau. Tout redeviendra comme avant, ce sera l'armistice – car cette guerre pourrait se déclencher de nouveau à tout moment, si j'étais sujette encore à cette lâcheté impardonnable – et pourtant, cet armistice, qui sera le premier, il sera douloureux. Il consacrera cette première rupture entre moi et mon corps. Je saurai ce dont il est capable et je ne lui ferai plus jamais confiance, peut être aurai-je même encore peur de lui un certain temps. Quant à lui, malheureusement, il ne s'éduque pas, mon autorité n'est que ponctuelle. Un nouveau faux pas et sa sanction sera inéluctable.
Cher corps, pourtant, j'ai besoin de toi. J'aimerais que nous nous entendions. Je voudrais pouvoir t'aimer de nouveau pour ne pas craindre ton image dans le miroir.
Mais si tu me pardonnes, alors, je prendrai soin de toi, je ne t'abandonnerai plus, plus jamais...
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# Posté le vendredi 05 janvier 2007 10:27

°°°°

°°°°
Je suis un être épuré au-delà de toute pulsion sexuelle. L'idée a bien dû en effleurer plus d'un qu'au stade suprême de la civilisation la sexualité était absente. La pulsion sexuelle est bien animale non ? Peut on se sentir plus animal qu'en subissant la montée du désir et l'exacerbation de nos sens ? Le désir est purement humain, mais sa satisfaction purement animale. Le stade suprême de civilisation serait la victoire du désir sur son assouvissement, la simple imagination sans réalisation, la spiritualisation de nos besoins animaux.
Je suis un être épuré au-delà de toute pulsion sexuelle. Je n'ai pas de seins d'ailleurs, mon torse est plat comme celui d'un homme mais blanc et fragile comme celui d'un enfant. Je ne sais pas toucher les hommes, je fuis leur contact, il me brûlerait les doigts. Ils sont des statues grecques que je contemple pour la grâce de leur stature, la candeur de leur bouche et la détermination de leur regard. Je les écoute pour juger la puissance de leurs convictions, l'intelligence de leurs raisonnements, l'ambivalence de leurs hésitations. Car lorsqu'ils hésitent, le trouble qu'ils ressentent les apparente aux femmes.
Etre épuré, je contemple aussi les femmes. J'aime les voir rougir d'un bonheur dissimulé, ou pleurer d'un malheur qui les transcende toujours. J'aime la courbe de leurs seins blancs doux comme la pierre polie. J'aime l'anarchie de leur chevelure bouclée, sauvage. J'aime leurs éclats de rire comme leurs sanglots.
Ce sont d'attachants êtres de compagnie.

Je ne suis pas un être épuré au-delà de toute pulsion sexuelle. D'ailleurs je ne crois pas que le stade suprême de civilisation exclue la sexualité. La sexualité n'est pas animale, n'est plus animale. Elle s'est elle-même entourée de tant de considérations spirituelles qu'elle en est devenue noble. Elle est à l'intellectuel ce que la gastronomie est au cuisinier : sans être directement son activité, elle a pour lui un statut spécial, elle en est une passion nécessaire, stimulante.
Comme la nourriture, la sexualité est noble pour le noble, et profane pour le perverti, pour qui elle n'est pas une passion nécessaire à son activité annexe et principale, mais bien l'activité principale elle-même. La sexualité pour la sexualité, par le fait que sous cet angle elle apparaît comme un besoin instinctif, animal, est basse, honteuse, avilissante. Elle doit être un outil et non une fin en soi. Pour ce faire, elle doit nécessairement être instrumentalisée au service d'une activité noble, comme une touffe de paille soudée à un morceau de bois devient un pinceau en transformant une toile en espace. La Vierge a tant instrumentalisé cet outil qu'elle l'a fait disparaître au profit de son objectif : réaliser l'incarnation de Dieu.

# Posté le dimanche 14 janvier 2007 10:46

Modifié le dimanche 14 janvier 2007 11:20