C'est vous le tiers.
Tiers, je me confie à vous.
J'aimerais savoir l'effet que cela vous fait.
J'aime que l'on se confie à moi. Mais j'aime encore mieux me confier, car dans la confidence il y a une sorte d'observation inavouée de l'autre, celui qui écoute, celui qui recueille nos paroles. Finalement ce qui nous intéresse est moins de parler que d'examiner comment ces paroles sont reçues, et c'est cette réception, trahie par des signes que nous interprétons sur le visage de l'autre, dans ses approbations, dans ses silences éloquents, dans la position de ses mains dont il a perdu le contrôle dans la concentration et la mobilisation de ses sens pour l'unique tâche, flatteuse, de recueillir la confession, dans l'orientation inquiète de son regard, dans la fixation attentive ou dans la blessante diagonale que nous l'imaginons tracer dans l'espace, c'est cette réception qui infléchie notre préoccupation soit vers la satisfaction, soit vers la douleur ou la frustration. Et les réactions de l'autre sont autant de signes inconscients, ces signes qui nous soulagent ou nous bouleversent lorsque, tendant un cadeau longuement réfléchi, nous espérons y lire le bonheur et la reconnaissance.
Mais pourquoi aller solliciter le Tiers que vous êtes, alors même que le lien qui nous unit est lui-même la barrière qui m'empêche de lire sur vos traits la traduction de vos réactions à mes confidences ? Peut-être parce que l'invisibilité à laquelle vous m'êtes condamnés vous rend d'une infinie diversité et que dans cette diversité, votre indéfinition m'autorise à vous imaginer confident idéal et à vous prêter les réactions idéales que celui-ci aurait. Et au fond, il vous suffit de considérer que je me trompe, voire que je ne fais qu'interpréter, ce que nous sommes peut être tous contraints de faire, qu'interpréter votre image, et que le décalage, qui s'ensuit, entre mon imaginaire et la réalité, en tant que décalage, fait de vous un confident réellement idéal, incarne en vous mon idéal, sans se contenter de le créer parallèlement à vous. Tiers lecteur, vous êtes mon confident idéal, et si vos réactions ne sont pas celles que j'imagine, vous restez Tiers idéal car je fais de votre invisibilité le filtre au travers duquel mon regard ne voit que ce qu'il veut voir.
