Amour et représentations

Amour et représentations
Lorsqu'on est triste, et si on désire ne plus l'être, il faut tâcher de relativiser l'objet de notre tristesse. Mais s'il y a bien une tristesse où cette relativisation est à peu près toujours vaine, c'est la tristesse amoureuse.
C'est pourtant la tristesse amoureuse elle-même qu'il serait rentable d'arriver à relativiser. L'amour étant presque entièrement subjectif, et sans cause évidente, on pourrait bien se consoler par la simple constatation que n'importe qui, dans notre situation, c'est-à-dire dans l'absence ou dans l'indifférence de la personne à qui nous pensons, pourrait être heureux, puisque l'absence ou l'indifférence de cette personne lui serait égale.
Et pourtant nous sommes incapables de relativiser, justement parce que la tristesse n'est pas rationnelle. Parce que nous ne sommes pas triste d'une réflexion, mais d'une absence de réflexion. Il semblerait donc que l'on puisse guérir par le raisonnement une tristesse induite d'un raisonnement, et par un sentiment nouveau une tristesse sentimentale.
Et finalement, c'est uniquement lorsqu'on n'est pas amoureux que l'on peut relativiser l'amour à sa guise, que cet exercice devient d'une simplicité étonnante. Et cette relativisation est d'autant plus évidente, et impitoyable à la fois, que nous sommes nous même l'objet d'un amour que nous ne partageons pas.

On n'aime jamais une personne. On aime une représentation.
La preuve la plus évidente est la diversité des choix pour un même sentiment. Je ressens le même sentiment que tous mais l'objet de mon sentiment est différent de tous les objets du sentiment des autres. Cette diversité, il faut bien qu'elle découle de mon altérité. Il faut bien que la diversité des objets découlant d'un même sentiment soit due majoritairement à la diversité des détenteurs de ce sentiment. C'est donc que l'amour ne se ressent pas envers l'autre, il se ressent envers une représentation que nous ne faisons qu'incarner en l'autre.
En somme, nous sommes amoureux avant de l'être. Notre sentiment est latent, en puissance, et l'autre, découvert sous un angle déterminé propice à recueillir notre sentiment, comme un récepteur à recevoir une hormone, n'est qu'un objet opportun pour incarner ce sentiment, pour lui donner forme et corps, afin qu'il puisse s'exprimer en fait, qu'il sorte du mutisme que lui impose sa nature intangible. L'autre n'est donc qu'un moyen, dans lequel nous extériorisons notre sentiment afin de pouvoir l'aborder sous un angle nouveau, afin de le dissocier de nous pour le considérer.
Cette incarnation du sentiment a quelque chose de fondamentalement arbitraire. Notre sentiment cherche à s'exprimer, il ressent le besoin de s'incarner, il guette, il épie le corps qu'il épousera. Et il s'incarnera coûte que coûte, dut-il sacrifier certaines de nos valeurs contre lesquelles il lutte pour nous faire accepter l'autre. Nous renonçons enfin à ces valeurs, nous nous abandonnons à l'impérialisme de notre sentiment, nous le laissons s'incarner dans l'autre. Et subitement, l'autre sort de l'ambiguïté dans laquelle nous nous le représentions, il devient limpide. Il s'élève, comme par magie, nous réalisons la parfaite coïncidence de son aspect avec les représentations intérieures de notre idéal. L'autre se divinise, parce que l'autre n'est plus seulement un autre, il est, à nos yeux, un être hybride, mêlant des éléments inconnus qui nous fascinent, et des éléments personnels que nous lui prêtons, et dans lesquels nous nous reconnaissons. L'autre est devenu une représentation. Il représente l'exotique mystérieux mêlé à l'intime. C'est cette représentation à laquelle nous nous rendons, malgré nous, dépendants. Et lorsque le charme de cette représentation s'éteint peu à peu, comme celui par lequel la citrouille de Cendrillon était devenue carrosse, nous en dépouillons l'autre, qui retombe au niveau des autres êtres communs. Nous récupérons notre représentation, par ailleurs enrichie par cette expérience, puisqu'elle s'est imposée au sacrifice de valeurs et d'idéaux préconçues, et le sentiment qu'elle suscitait se renferme en nous, de nouveau, il redevient muet, latent. Blessé peut être, il se reconstruit, et lorsqu'il est guéri, il redevient cette force vitale qui nous rend vulnérable.


Les Nuits de la Pleine Lune", Eric Rohmer (Fabrice Luchini et Pascale Ogier)
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# Posté le jeudi 08 mars 2007 03:46

Modifié le jeudi 08 mars 2007 17:39

Chers anges,

Chers anges,
Chers anges,
Moi qui suis convaincue de votre inexistence, je sens votre souffle impubère sur ma joue.
Pourquoi ? Parce que les sentiments ignorent la raison. Et de quel droit peut on décider que votre inexistence est raison ? N'est-ce pas un jugement tout aussi arbitraire que celui qui vous créa ? Car si l'homme devait avoir eu raison une fois, qui nous dit que c'est cette seconde fois où il nia votre existence, et non la première où il vous sentit auprès de lui ? La vérité se cache peut être dans le sentiment, et non dans la raison. Chers anges, si je vous sens, n'ai-je pas raison de dire que vous existez, même si vous n'existez que pour moi ?
En outre, je manque d'originalité. C'est que ce qui créa des images en moi, ce sont ces grands peintres qui vous représentaient. Profanes peintres ! Peintres profanes qui concrétisent et vulgarisent des sentiments, et nous empêchent, de ce fait, de les ressentir ! Dessinez un homme et dites à un enfant : voilà Dieu. L'enfant pourra-t-il ressentir un jour l'existence de Dieu ? Où l'ayant assimilé à cette image, à un coup de crayon, finira-t-il par vous jeter le dessin à la figure en vous disant : "Tu m'as menti, Dieu n'est pas ça, puisqu'il est invisible !" ? Cet enfant n'aura rien compris, parce qu'on l'aura induit en erreur.
Chers anges, je ne peux pas croire en vous, car quand je pense à vos ailes voletant dans le ciel bleu, le bonheur que je ressens n'est qu'un souvenir de celui que m'a procuré la beauté des peintures. C'est pourquoi, ce que je ressens auprès de moi, ce n'est pas vous, les anges, ce sont les beautés d'autres regards.
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# Posté le mardi 13 mars 2007 18:48

Modifié le vendredi 16 mars 2007 14:51

Cher éventail,

Cher éventail,
Petit éventail,
T'étonneras-tu qu'il me prenne de parler aux objets ? Je m'adresse à qui veut bien m'entendre et parfois une oreille invisible se dessine dans la plus statique matière. Pourquoi m'évoques-tu, à présent, cette oreille ? C'est peut être ta courbe qui m'invite à parler – ou plutôt, c'est ce qu'il me semble, bien que je n'en comprenne pas la logique.

Cher éventail,
Plus que cette oreille, ce sont tes yeux que je vois, dans la ciselure de ton bois, je vois deux yeux attentifs. Des yeux d'enfants qui me regardent, écarquillés, attendris par mon propre regard qu'ils me renvoient. Je les regarde avec un attendrissement que je leur attribue, c'est ce que je veux dire. Ce sont tes yeux, en vérité, et non cette courbe auditive, qui m'incitent à te confier mes petites mélancolies.
A présent, je les sens qui s'impatientent, tes yeux. Raconte ! Murmurent les imperfections de tes ciselures, le bois usé. Pourquoi cette métamorphose ? C'est qu'en t'avouant que je voulais te confier mes petites mélancolies, j'ai pris conscience que je ne voulais rien te confier du tout. C'est drôle comme tu es frustré.
Ce n'est pas vraiment drôle, en fait, cela me rappelle un schéma trop systématique : l'objet sollicité, lorsqu'on ne le désire plus, se transforme en solliciteur. La femme désirée, lorsqu'on ne la désire plus, en est venue à nous désirer malgré elle. Nous l'avons involontairement enchaînée à nous. Je te sens, éventail, enchaîné à moi, ton trouble ne s'apaisera pas tant que je ne t'aurai pas parlé de ma mélancolie.
Et pourtant, ce que tu ne vois pas, et que je sais de mon expérience de femme enchaînée – abstraitement – c'est que ce que tu sollicites, tu l'as. Pourquoi crois tu que je te parle ? Je feins d'avoir peur de toi, de voir ton regard assoiffé, de souffrir ton désir blessé de m'entendre, et pourtant, finalement, cette mélancolie, c'est bien par ma peur, que je matérialise ici, que je l'exprime. Mais comme tu en es l'objet, tu n'as plus l'objectivité qui te ferait voir que je la traduis, ma mélancolie, je ne te la cache pas, je la traduis grâce à toi.
En réalité, elle était là avant toi, avant que je ne m'adresse à toi, c'est elle qui a dessiné les deux yeux dans ton bois.
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# Posté le samedi 17 mars 2007 05:28

Stars et fanatisme

Stars et fanatisme
Il est des réflexions qui, dès leur formulation, vous paraissent d'une telle évidence que vous n'osez plus avouer, ensuite, qu'elles ne vous étaient jamais venues avant.

La star est un être divinisé. Un être capable de galvaniser les foules. Un être dangereux.

J'admets que l'on nuance la dernière affirmation. Je vais d'ailleurs jusqu'à dire qu'elle est fausse. La star n'est pas dangereuse, elle est même utile, bénéfique, sur le plan personnel, individuel, de la motivation, de l'aspiration, de l'ambition, puisqu'elle donne parfois un sens à une vie qui n'a jamais que celui qu'on veut bien lui donner, volonté soumise à la capacité matérielle d'attribuer ce sens. La star est un objet matériel qui rend cette volonté possible.
Voilà une esquisse, peut être, de la raison qui fait de la star un être divinisé. Pourtant, déjà, apparaît une contradiction majeure.
Ma troisième proposition, à l'origine, était que la star est un être dangereux. J'ai admis qu'en pratique, elle ne l'était pas. Pourtant, j'ai émis l'hypothèse théorique qu'elle le soit, et cette hypothèse avait sa raison d'être : la dangerosité de la star semble la conséquence de mes deux premières propositions : la star est divinisée, la star galvanise les foules. Dès l'instant qu'un être est capable de galvaniser les foules, il devient dangereux.
La star est potentiellement dangereuse, mais des éléments viennent tempérer nettement son influence : neutralité politique, utilisation de causes humanitaires, consensuelles. Toutes les stars ont leurs tares, bien sûre, et certaines sont même de très mauvais exemples (peut être est-ce un moyen de monopoliser la violence verbale ? Peut être au contraire est-ce une incitation à la violence, que seule la liberté d'expression légitime en partie ?).
Toujours est-il que l'influence de la star se limite à ses auditeurs. Ses auditeurs qui ne sont que de simples civiles s'identifiant dans le personnage divinisé, trouvant ses œuvres à leur goût. La neutralité politique est peut être le point essentiel, car dès l'instant que la star toucherait à des domaines politiques, son influence pourrait avoir une répercussion dans la société. Ce qui fait que la star n'est pas dangereuse, c'est qu'elle est assimilée au seul domaine culturel.

La star est divinisée. Voilà qui semble bien plus complexe à expliquer, puisque ce phénomène se produit au niveau individuel, c'est un phénomène purement psychologique, qui conjugue des éléments irrationnels (idéalisation, identification), qui relèvent du domaine de l'affectif, et des éléments plus rationnels qui, la majeure partie du temps, ne font que jouer sur les éléments irrationnels en tentant, par divers moyens technique, de les amplifier. Il s'agit bien sûr, en grande partie, de la médiatisation de la star. Maquillage, habillement, représentation dans un contexte, une mise en scène particulière, jeux de lumière... C'est ainsi qu'on voit Obispo apparaître en ange au début de son concert, et que s'élève, avant même cette apparition, dans sa perspective anxieuse, impatiente, un remous diffus qui s'amplifie, qui augmente jusqu'à son paroxysme – l'apparition de l'ange – pour exploser dans un mélange d'admiration, d'euphorie, de folie furieuse, comme si cette apparition ailée entourée de "amen" chantés et écrits sur l'écran géant, était une véritable révélation. C'est ainsi qu'il apparaît ensuite, par un jeu de lumière, sous forme d'une silhouette noire se détachant du fond, les jambes solides, écartées, la posture droite et fière, à la fois fébrile dans son isolement au milieu de la scène, et terriblement puissante dans son impersonnalité. Cette silhouette impersonnelle et éloquente ravive dans l'imaginaire des auditeurs la sensation d'un être surnaturel, surhumain, transcendant. Evidemment, l'effet de foule, la conscience de chacun d'être perdu dans une masse immense, informe et furieuse, démente, renforce encore l'idolâtrie.

La star galvanise. La foule de milliers de personnes l'acclame à l'unisson du fait de sa simple apparition. Parfois même, l'apparition est furtive, informelle. C'est ainsi que Michaël Youn, invité au Zénith au concert d'Obispo, déclenche l'hystérie, agite la foule immense en délire, quand, à la demande d'Obispo, il se lève, fait un geste du bras, se rassoit, et reprend la conversation avec son voisin. Le Zénith ne s'en remet que lorsque son attention est réorientée vers le dieu à l'honneur. La désinvolture de Youn est symptomatique d'une banalisation de cette divinisation par la star. La star commence par ressentir, dans sa poitrine, une euphorie déstabilisante aux délires populaires. Ces délires lui font goûter les joies indicibles du pouvoir. Et le pouvoir, une fois goûté, rend dépendant. La star n'imagine même plus de pouvoir vivre en sachant que cette foule admirative n'existe plus. Il a besoin de l'entendre s'exprimer, il a besoin qu'elle l'adule. Alors il goûte son pouvoir, il en profite, il s'en délecte, si bien que ce qui lui est devenu indispensable lui devient banal. Il sait qu'en se levant la foule assourdissante s'éveillera, cela ne l'étonne plus.
Cette star, qui a acquis le pouvoir, est puissante, par définition. Quoiqu'elle dise, quoiqu'elle fasse, lorsqu'elle est devant la foule, la foule sera unanime, la foule acquiescera. C'est ainsi que l'émotion est à son comble lorsque sur l'écran géant du Zénith défilent les premiers articles de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, et que la foule embrigadée salue bruyamment cet hommage. Et l'on est soulagés en même temps qu'effrayés, à l'idée qu'à la place de ces valeurs consensuelles, on eut pu fait défiler des idéaux fascistes.
Mais, nous l'avons dit, la star n'est pas là pour faire de la politique. Elle se contente d'émouvoir. En constituant une image particulière, affective, réconfortante, elle aide le fan dans son quotidien, elle l'aide à s'affirmer, car grâce à elle il affirme ses goûts, ses désirs, son existence, paradoxalement, en tant qu'entité distincte des autres qui ne sont pas fans. Comme le chante si bien Obispo : "Si j'existe, si j'existe, c'est d'être fan..."
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# Posté le vendredi 23 mars 2007 16:19

Modifié le dimanche 25 mars 2007 06:04

Envie d'écrire un roman. Préambule et chapitre 1.

Envie d'écrire un roman. Préambule et chapitre 1.
Préambule

J'avais décidé qu'il fallait que j'écrive un épisode de ma vie. La décision n'était pas nouvelle, mais je n'avais jamais réussi à la mettre à exécution, ne pouvant passer outre les nombreuses critiques dont j'ornais mes tentatives, et qui me décourageaient toujours à un stade plus ou moins avancé de ma rédaction. Je rencontrais en effet des problèmes avec mes descriptions, qui me paraissaient vaines et maladroites, vaines parce que leurs objets était souvent sous mes yeux, ou dans mon esprit, je n'avais donc pas besoin de les atteindre par des mots, maladroites parce que je n'arrivais jamais à recréer ces objets, leurs caractéristiques ni même leur esprit. Je décidai donc de priver mon récit de descriptions, du moins de descriptions à vocation purement instructive. Deux autres problèmes se posaient à moi, qui devaient également céder sous le poids d'arguments nouveaux : l'inintérêt de ma vie, et mon scrupule à dire "je".
L'inintérêt de ma vie n'était pas un argument très lourd, au départ. D'abord, dans mon for intérieur, je n'y croyais pas. Les processus de justification des choix qui construisaient ma vie, mes aspirations et mes idéaux, me la rendaient légitime, et seule légitime parmi les autres vies et les choix des autres que, par comparaison avec les miens, je délégitimais. Ensuite, mes lectures favorites étaient, depuis mon enfance, pour des livres retraçant l'histoire banale d'individus ordinaires, et conscients de leur caractère ordinaire. Peut être était-ce une façon de me consoler de la banalité de ma propre vie ? Pourtant je n'aspirais pas à ce qu'elle cessa. Enfin, ce scrupule du "je", je réussis à le contourner en me suggérant d'écrire je sans parler de moi. "Je" serait cet individu banal dont j'allais raconter un bout de vie, mais n'étant pas moi, ou du moins ne me considérant pas lui, je pouvais me détacher à priori des tentations narcissiques. Mauvaise foi ou idée géniale, j'optais plutôt pour la mauvaise foi, mais elle me permettait, encore une fois, de légitimer ma démarche. Or, dans la stratégie de légitimation, la vérité des arguments avancés n'a pas d'importance.
J'allais donc substituer à moi-même un personnage qui retracerait, en parlant à la première personne, un épisode de ma vie. Restait à trouver l'épisode, fictif ou non. Définir le cadre spatio-temporel. Je ne le délimitai pas vraiment, en fait, laissant à l'histoire le soin d'en affiner les contours.

Chapitre 1.

Le cours durait depuis une heure, lorsque le professeur, un homme de trente-cinq ans environ, maître de conférence en sociologie politique, petit, brun aux lunettes noires, nous suggéra une pause, suite à quoi il posa son micro et se renversa en arrière sur son siège. L'habituel remous sonore vient remplacer sa voix grave et emplir l'amphithéâtre. Je posai mon stylo, me redressai, avisai quelque chose, me ravisai, ne fis rien. A côté de moi, Agathe avait sorti son journal, Ari fixé son regard sur l'horizon masqué, se retournant parfois pour observer les gens, distrait de la réalité par des pensées hétéroclites, désorganisées et fuyantes. J'étais désoeuvrée, en somme. Cette situation ne m'était d'ailleurs pas désagréable, finalement, je pouvais moi-même paresseusement vaquer à des pensées opportunistes, désireuses de combler mon inactivité physique. C'est ce que j'aurais fait, comme souvent, si je n'avais aperçu par les fenêtres étroites de l'amphi de vastes étendues de lumière sur les immeubles, lumière d'un printemps naissant qui m'invitait à la rejoindre pour goûter sa chaleur, m'en laisser frôler, découvrir le quartier sous le charme de sa bienveillante métamorphose. Je laissai donc Agathe et Ari dans leurs intimités respectives, et me dirigeai vers la sortie de l'amphi, menant aux escaliers qu'il me fallait descendre. L'appel du soleil n'était en fait pas étranger à mon désir de vaquer à mes pensées. Sa présence avait la faculté souvent de les susciter, toujours de les embellir. Je ne renonçais pas à ces pensées donc, lorsque je décidai de quitter l'amphi, mais au contraire m'apprêtais à les retrouver. François déboîta devant moi, me précédant pour sortir, étudiant aux cheveux longs et touffus bouclant au dessus de son visage fin et ovale, l'encadrant jusque sous sa bouche où ils mourraient en une courte barbe. Il conversait avec un ami, et s'apprêtait, en sa compagnie, à descendre ces escaliers vers lesquels je me dirigeais moi-même. Je fis un mouvement de retrais pour les laisser passer, François me jeta un bref regard qui croisa le mien, puis détourna les yeux et continua sa conversation.
Je l'ai dit, mes pensées s'étaient égayées, et s'apprêtaient à surgir avec enthousiasme et vigueur. Elles saisirent bien sûr l'opportunité de François, comme pour s'exercer, avant d'attaquer des sujets plus sérieux, plus abstraits aussi, puisque absents, dans l'immédiat, et qu'il me faudrait recréer par l'imagination, tandis que François se trouvait là, devant moi, en chaire et en os, et que, élément supplémentaire, nos regards venaient de se croiser.
Je n'avais jamais parlé à François, en fait, connaissais son nom et sa voix par hasard. Nous nous retrouvions, une fois par semaine, dans une salle de classe, avec trente personnes et un professeur. J'avais commencé à m'y intéresser, en fait, très peu de temps avant ce fameux instant où nous sortions tout deux de l'amphi, à cause de ses cheveux, au départ. De sa voix, ensuite, puis de son assiduité, enfin. En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. Il ne m'avait pas vraiment intéressé, au départ. J'en étais venue, moi-même, à susciter mon intérêt, constatant simplement qu'il détenait des critères susceptibles de le nourrir. Ses cheveux, peut être, avaient été le déclencheur, une sorte d'invitation à le remarquer. C'est que les fréquents désoeuvrements de la fac conduisent à s'inventer des distractions, ainsi que cette convergence de la foule estudiantine, hétéroclite, mouvante, parsemée de visages évocateurs de souvenirs ou d'idéaux, d'aspirations, de rêves. Il n'est pas rare donc que dans cette foule, on repère un visage, sans le vouloir, et qu'on lui attache des images, qu'on brode autour une vie, un caractère, si bien que sans en avoir conscience, on s'attache à ce visage que l'on retrouve, tous les jours, comme par un hasard incroyable, au milieu d'une foule changeante, et on se prend à manifester des signes d'attachement à un individu dont nous ignorons jusqu'au nom.
Le cas de François était un peu différent dans ses circonstances, puisque je connaissais son nom, et même sa voix, et que l'intérêt que je lui vouais était né d'une volonté consciente, d'une sollicitation de mon intérêt. De ce fait, l'intérêt que j'avais pour lui était lui-même différent, ou si de même nature, plus intense, plus réel que celui que j'avais pour d'autres dont j'ignorais le nom, et dont je me détournais généralement au bout d'un certain temps, lorsqu'un autre visage venait remplacer le leur. Cet intérêt, en effet, me semblait moins vain, car j'avais l'impression que François m'était accessible, finalement, que je n'allais pas tarder à lui parler, un jour, par hasard, et que cet échange serait un préambule à nos relations futures. Non pas que je me voyais déjà l'embrasser dans une étreinte amoureuse, mais je sentais qu'il m'intriguait, et je sentais qu'il était tout à fait capable de ressentir mon intrigue, de la traduire, et de la ressentir, en retour, envers moi. Je le sentais sans y croire, cependant, car il ne s'agissait que d'un désir, qui ne devait pas, pour mon bonheur, s'accomplir nécessairement, et peut être même pouvait gagner à rester désir.
Au regard de ces considérations, le regard que venait de me jeter François n'avait rien d'anodin. Il était d'autant moins anodin qu'il venait de croiser le mien. Et ce détournement presque immédiat de regard, lui-même, était peut être un encouragement dans mon sentiment que l'intérêt que je lui portais n'était pas tout à fait unilatéral, et qu'il était lui-même susceptible de m'en manifester. Il était bien trop tôt, sûrement, pour que cet intérêt fut en lui réel, mais ce regard était une promesse, un éventuel encouragement à son intérêt embryonnaire, peut être même en puissance seulement. Et par le mien, par ce regard assuré et farouche qui croisait le sien en le soutenant, sans s'en émouvoir, je semais en lui un minuscule doute quand à l'indifférence qu'il me supposait lui vouer, qui, s'il souhaitait le nourrir, aurait tout le loisir de germer.
Pour enfoncer le clou, je décidai de le suivre. L'idée de le suivre m'était venue sans que je na la prisse, au départ, au sérieux, la trouvant fondamentalement légère, fantaisiste. Mais cette perspective de le suivre, me fondant dans la peau d'un personnage qu'assurément je n'étais pas, puisque je pensais à l'incarner, et qui, cohérent avec lui-même, prendrait au sérieux l'intérêt que je manifestais à François, lui accorderait sa foi, le prendrait naïvement pour un intérêt décisif, se croirait, en somme, déjà amoureux, cette perspective donc, me procura un sentiment d'allégresse et d'excitation. Je me fondis donc dans la peau de ce personnage avec le bonheur de l'acteur qui se laisse envahir par son rôle, et suivis François, parlant avec son ami, dans la descente des escaliers.
Et je le suivais d'autant plus effectivement que j'étais libre de ne pas le faire. Le suivre ne présentait pour moi aucun avantage pratique particulier, puisque je devais descendre ces escaliers, et qu'il me précédait nécessairement dans cette descente depuis que je l'avais laissé passer. J'aurais donc pu choisir de descendre ces escaliers derrière lui sans pour autant le suivre. Ce n'était, encore une fois, qu'un problème de légitimation. Je légitimais cette descente d'escalier comme me permettant de suivre François. Cette descente n'était donc plus, bien qu'en réalité strictement identique, celle qui m'amenait à l'extérieur de la fac, vers la lumière chaude du soleil. L'objectif avait changé. Et il me semblait qu'en décidant de suivre François, je l'incitais imperceptiblement à sentir, par une sorte de télépathie, que je le suivais. J'espérais, dans mes fabulations solitaires, qu'il en serait flatté.

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# Posté le vendredi 30 mars 2007 16:28

Modifié le mercredi 03 octobre 2007 03:40