Préambule
J'avais décidé qu'il fallait que j'écrive un épisode de ma vie. La décision n'était pas nouvelle, mais je n'avais jamais réussi à la mettre à exécution, ne pouvant passer outre les nombreuses critiques dont j'ornais mes tentatives, et qui me décourageaient toujours à un stade plus ou moins avancé de ma rédaction. Je rencontrais en effet des problèmes avec mes descriptions, qui me paraissaient vaines et maladroites, vaines parce que leurs objets était souvent sous mes yeux, ou dans mon esprit, je n'avais donc pas besoin de les atteindre par des mots, maladroites parce que je n'arrivais jamais à recréer ces objets, leurs caractéristiques ni même leur esprit. Je décidai donc de priver mon récit de descriptions, du moins de descriptions à vocation purement instructive. Deux autres problèmes se posaient à moi, qui devaient également céder sous le poids d'arguments nouveaux : l'inintérêt de ma vie, et mon scrupule à dire "je".
L'inintérêt de ma vie n'était pas un argument très lourd, au départ. D'abord, dans mon for intérieur, je n'y croyais pas. Les processus de justification des choix qui construisaient ma vie, mes aspirations et mes idéaux, me la rendaient légitime, et seule légitime parmi les autres vies et les choix des autres que, par comparaison avec les miens, je délégitimais. Ensuite, mes lectures favorites étaient, depuis mon enfance, pour des livres retraçant l'histoire banale d'individus ordinaires, et conscients de leur caractère ordinaire. Peut être était-ce une façon de me consoler de la banalité de ma propre vie ? Pourtant je n'aspirais pas à ce qu'elle cessa. Enfin, ce scrupule du "je", je réussis à le contourner en me suggérant d'écrire je sans parler de moi. "Je" serait cet individu banal dont j'allais raconter un bout de vie, mais n'étant pas moi, ou du moins ne me considérant pas lui, je pouvais me détacher à priori des tentations narcissiques. Mauvaise foi ou idée géniale, j'optais plutôt pour la mauvaise foi, mais elle me permettait, encore une fois, de légitimer ma démarche. Or, dans la stratégie de légitimation, la vérité des arguments avancés n'a pas d'importance.
J'allais donc substituer à moi-même un personnage qui retracerait, en parlant à la première personne, un épisode de ma vie. Restait à trouver l'épisode, fictif ou non. Définir le cadre spatio-temporel. Je ne le délimitai pas vraiment, en fait, laissant à l'histoire le soin d'en affiner les contours.
Chapitre 1.
Le cours durait depuis une heure, lorsque le professeur, un homme de trente-cinq ans environ, maître de conférence en sociologie politique, petit, brun aux lunettes noires, nous suggéra une pause, suite à quoi il posa son micro et se renversa en arrière sur son siège. L'habituel remous sonore vient remplacer sa voix grave et emplir l'amphithéâtre. Je posai mon stylo, me redressai, avisai quelque chose, me ravisai, ne fis rien. A côté de moi, Agathe avait sorti son journal, Ari fixé son regard sur l'horizon masqué, se retournant parfois pour observer les gens, distrait de la réalité par des pensées hétéroclites, désorganisées et fuyantes. J'étais désoeuvrée, en somme. Cette situation ne m'était d'ailleurs pas désagréable, finalement, je pouvais moi-même paresseusement vaquer à des pensées opportunistes, désireuses de combler mon inactivité physique. C'est ce que j'aurais fait, comme souvent, si je n'avais aperçu par les fenêtres étroites de l'amphi de vastes étendues de lumière sur les immeubles, lumière d'un printemps naissant qui m'invitait à la rejoindre pour goûter sa chaleur, m'en laisser frôler, découvrir le quartier sous le charme de sa bienveillante métamorphose. Je laissai donc Agathe et Ari dans leurs intimités respectives, et me dirigeai vers la sortie de l'amphi, menant aux escaliers qu'il me fallait descendre. L'appel du soleil n'était en fait pas étranger à mon désir de vaquer à mes pensées. Sa présence avait la faculté souvent de les susciter, toujours de les embellir. Je ne renonçais pas à ces pensées donc, lorsque je décidai de quitter l'amphi, mais au contraire m'apprêtais à les retrouver. François déboîta devant moi, me précédant pour sortir, étudiant aux cheveux longs et touffus bouclant au dessus de son visage fin et ovale, l'encadrant jusque sous sa bouche où ils mourraient en une courte barbe. Il conversait avec un ami, et s'apprêtait, en sa compagnie, à descendre ces escaliers vers lesquels je me dirigeais moi-même. Je fis un mouvement de retrais pour les laisser passer, François me jeta un bref regard qui croisa le mien, puis détourna les yeux et continua sa conversation.
Je l'ai dit, mes pensées s'étaient égayées, et s'apprêtaient à surgir avec enthousiasme et vigueur. Elles saisirent bien sûr l'opportunité de François, comme pour s'exercer, avant d'attaquer des sujets plus sérieux, plus abstraits aussi, puisque absents, dans l'immédiat, et qu'il me faudrait recréer par l'imagination, tandis que François se trouvait là, devant moi, en chaire et en os, et que, élément supplémentaire, nos regards venaient de se croiser.
Je n'avais jamais parlé à François, en fait, connaissais son nom et sa voix par hasard. Nous nous retrouvions, une fois par semaine, dans une salle de classe, avec trente personnes et un professeur. J'avais commencé à m'y intéresser, en fait, très peu de temps avant ce fameux instant où nous sortions tout deux de l'amphi, à cause de ses cheveux, au départ. De sa voix, ensuite, puis de son assiduité, enfin. En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. Il ne m'avait pas vraiment intéressé, au départ. J'en étais venue, moi-même, à susciter mon intérêt, constatant simplement qu'il détenait des critères susceptibles de le nourrir. Ses cheveux, peut être, avaient été le déclencheur, une sorte d'invitation à le remarquer. C'est que les fréquents désoeuvrements de la fac conduisent à s'inventer des distractions, ainsi que cette convergence de la foule estudiantine, hétéroclite, mouvante, parsemée de visages évocateurs de souvenirs ou d'idéaux, d'aspirations, de rêves. Il n'est pas rare donc que dans cette foule, on repère un visage, sans le vouloir, et qu'on lui attache des images, qu'on brode autour une vie, un caractère, si bien que sans en avoir conscience, on s'attache à ce visage que l'on retrouve, tous les jours, comme par un hasard incroyable, au milieu d'une foule changeante, et on se prend à manifester des signes d'attachement à un individu dont nous ignorons jusqu'au nom.
Le cas de François était un peu différent dans ses circonstances, puisque je connaissais son nom, et même sa voix, et que l'intérêt que je lui vouais était né d'une volonté consciente, d'une sollicitation de mon intérêt. De ce fait, l'intérêt que j'avais pour lui était lui-même différent, ou si de même nature, plus intense, plus réel que celui que j'avais pour d'autres dont j'ignorais le nom, et dont je me détournais généralement au bout d'un certain temps, lorsqu'un autre visage venait remplacer le leur. Cet intérêt, en effet, me semblait moins vain, car j'avais l'impression que François m'était accessible, finalement, que je n'allais pas tarder à lui parler, un jour, par hasard, et que cet échange serait un préambule à nos relations futures. Non pas que je me voyais déjà l'embrasser dans une étreinte amoureuse, mais je sentais qu'il m'intriguait, et je sentais qu'il était tout à fait capable de ressentir mon intrigue, de la traduire, et de la ressentir, en retour, envers moi. Je le sentais sans y croire, cependant, car il ne s'agissait que d'un désir, qui ne devait pas, pour mon bonheur, s'accomplir nécessairement, et peut être même pouvait gagner à rester désir.
Au regard de ces considérations, le regard que venait de me jeter François n'avait rien d'anodin. Il était d'autant moins anodin qu'il venait de croiser le mien. Et ce détournement presque immédiat de regard, lui-même, était peut être un encouragement dans mon sentiment que l'intérêt que je lui portais n'était pas tout à fait unilatéral, et qu'il était lui-même susceptible de m'en manifester. Il était bien trop tôt, sûrement, pour que cet intérêt fut en lui réel, mais ce regard était une promesse, un éventuel encouragement à son intérêt embryonnaire, peut être même en puissance seulement. Et par le mien, par ce regard assuré et farouche qui croisait le sien en le soutenant, sans s'en émouvoir, je semais en lui un minuscule doute quand à l'indifférence qu'il me supposait lui vouer, qui, s'il souhaitait le nourrir, aurait tout le loisir de germer.
Pour enfoncer le clou, je décidai de le suivre. L'idée de le suivre m'était venue sans que je na la prisse, au départ, au sérieux, la trouvant fondamentalement légère, fantaisiste. Mais cette perspective de le suivre, me fondant dans la peau d'un personnage qu'assurément je n'étais pas, puisque je pensais à l'incarner, et qui, cohérent avec lui-même, prendrait au sérieux l'intérêt que je manifestais à François, lui accorderait sa foi, le prendrait naïvement pour un intérêt décisif, se croirait, en somme, déjà amoureux, cette perspective donc, me procura un sentiment d'allégresse et d'excitation. Je me fondis donc dans la peau de ce personnage avec le bonheur de l'acteur qui se laisse envahir par son rôle, et suivis François, parlant avec son ami, dans la descente des escaliers.
Et je le suivais d'autant plus effectivement que j'étais libre de ne pas le faire. Le suivre ne présentait pour moi aucun avantage pratique particulier, puisque je devais descendre ces escaliers, et qu'il me précédait nécessairement dans cette descente depuis que je l'avais laissé passer. J'aurais donc pu choisir de descendre ces escaliers derrière lui sans pour autant le suivre. Ce n'était, encore une fois, qu'un problème de légitimation. Je légitimais cette descente d'escalier comme me permettant de suivre François. Cette descente n'était donc plus, bien qu'en réalité strictement identique, celle qui m'amenait à l'extérieur de la fac, vers la lumière chaude du soleil. L'objectif avait changé. Et il me semblait qu'en décidant de suivre François, je l'incitais imperceptiblement à sentir, par une sorte de télépathie, que je le suivais. J'espérais, dans mes fabulations solitaires, qu'il en serait flatté.
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